Calme défi vacher,

eaux lisses aux faux airs de goudron,

friche lacustre en mal de castors,

Il fallait bien enjamber ce maelström.

Hervé JEANNEY

tient un blog :

“L’oeil ne se voit pas lui-même”


Chaque premier vendredi du mois, on peut vases communiquer avec des blogs amis (voir “vases communicants“). Ici & aujourd’hui entre Belfort & Vesoul, donc.

Toujours en exploration dans l’inépuisable Butor (l’homme semble l’être autant que son œuvre) je retrouve ce par quoi il aurait fallut commencer : ce génie du lieu qui donne son nom à une série de 5 livres.

On n’est pas le même partout. […] Certains lieux sont particulièrement actifs, révélant des parties de nousmêmes que nous ignorions; c’est ce que j’appelle leur « génie », m’appuyant sur la tradition latine. Souvent c’est parce qu’ils sont façonnés par l’homme, qu’ils sont la matérialisation d’une culture ou d’une époque. Parfois un grand artiste, un architecte par exemple, les a façonnés ; mais la plupart du temps ils se sont mis à plusieurs et les époques se superposent. Parfois ce sont des écrivains qui ont décrit telle ville, et dont nous avons l’impression de retrouver le texte à tous les coins de rues.

Michel BUTOR dans Michel Butor par Michel Butor

Période Handke qui se prolonge. Déception des carnets, mais pas de ces entretiens. Très portés sur la géographie au début.

Dans le livre, les lieux, pour le lecteur, sont toujours autres, et plus vastes, et aussi plus fructueux, que si on l’emmène là en lui disant, comme lors d’un pèlerinage ou un voyage guidé, voici l’arbre ou … cela me gêne. Chacun, quand il a lu quelque chose, en a l’image en soi, et il se réjouit de cette image. Mais le modèle est toujours décevant, et plutôt importun, aussi. – Ou alors le lecteur trouve lui-même, il se met en quête et part à la recherche.

Peter HANDKE dans Espaces intermédiaires

Dans Le Jardin des Plantes, Simon propose une suite, disons, de poèmes en prose, il tente même quelques ‘mises en page’ du texte (c’est d’ailleurs cela qui m’y avait attiré avant tout). Ici, suite de prose-poèmes de voyage en Finlande.

archipel ARCI-PELAGO : primitivement non ces innombrables grains de terre semés mais au contraire la vaste mer

comme si le sens s’était inversé Contenant pour le contenu Grèce à l’envers (et de même les deux drapeaux l’un à croix blanche sur fond bleu l’autre à croix bleue sur fond blanc) Comme un positif photographique et son négatif sablier le haut en bas où le vide est plein langage retourné comme un gant les coutures ici devenant saillies

Claude SIMON dans Archipel et Nord

Michel Butor a été un temps professeur de géographie, au début de sa carrière. Pas préparé à enseigner cette matière, il a dû beaucoup apprendre ; et parmi les étudiantes, charmantes, celle qui est devenue sa femme. Il a tiré de cette expérience une partie de la matière retranscrite dans Degrés qui évoque notamment un cours de géographie dans un lycée parisien.

“… Un globe terrestre”
(montrant celui qui s’empoussière sur l’armoire et dont personne ne se sert jamais)
“est une représentation fidèle mais incommode; il est nécessaire d’avoir des cartes, mais, comme il est impossible de faire coïncider le moindre fragment d’une surface plane et d’une sphérique, il y a nécessairement transposition, projection, selon des systèmes divers qui ont tous leurs inconvénients, déforment toujours certains aspects, si bien qu’il faudra toujours choisir, lorsqu’on étudie tel domaine, celui qui s’y rapporte le mieux, et toujours beaucoup se méfier, surtout des cartes qui prétendent représenter l’ensemble de la terre, essayer toujours de garder présent à l’esprit le genre de corrections que l’on doit leur apporter …”.

Michel BUTOR dans Degrés

P.L.S.: Points, Lignes, Surfaces. Il y a les objets géographiques ; il y a les rues qui en fonction de l’échelle d’observation/représentation passent du point à la ligne puis à la surface. Voilà en quelques lignes (mais il y en a 2 fois plus derrière) de Balzac une typologie des rues parisiennes.

Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l’être un homme coupable d’infamie; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s’est pas encore formé d’opinion; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense. Il y a des rucs de mauvaise compagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue, une grande rue; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement nobles qui surprennent une ame impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place Vendôme. Si vous vous promenez dans les rues de l’île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, à l’air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des fermiers généraux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée; elle n’est belle que par un clair de lune, à deux heures du matin: le jour, c’est un abrégé de Paris; pendant la nuit, c’est comme une rêverie de la Grèce.

Honoré DE BALZAC dans Ferragus

Comme nous préparons des ateliers d’écriture au musée, une collègue fait sur le voyage. Comme je me suis intéressé de près à tout cela (le récit de voyage en Italie chez Taine, Suarès et Giono), je lui demande de me prêter ses citations pour voir ; dont celle-ci qui parle à ma géo-graphie.

Cette esquisse est un ouvrage naturel. Chaque soir j’écrivais ce qui m’avait le plus frappé [...] Je n’ai presque rien changé à ces phrases incorrectes, mais inspirées par les objets qu’elles décrivent: sans doute beaucoup d’expressions manquent de mesure.

STENDHAL dans Rome, Naples et Florence en 1817

Michel Butor connaît bien Genève. Il y a habité, il y a enseigné. Michel Butor y a observé les années, la ville et ses évolutions. Comme toujours, cultivé philosophe et géo-graphe il note.


l’île Rousseau

le bord de l’eau est un point de concentration naturel. Le périmètre d’une île impose à tous ses habitants une limite qu’ils ne pourront franchir qu’en s’entendant c’est dans une île qu’on peut espérer recommencer l’Histoire humaine, et c’est parce que la Corse est une Île que Rousseau essaiera d’y appliquer déjà les principes du contrat social. Mais, dira-t-on, une île est le contraire d’un lac! Et certes, il est très important que l’île soit absente du centre du lac de Genève. Nous en retrouverons lorsque le lac redevient Rhône, le petit archipel aménagé dans Genève même. Il est très important qu’au centre il faille suppléer une Île inventée (et c’est sans doute une des raisons qui lui ont fait préférer son lac natal au lac de Garde), mais les rives du lac jouent un rôle similaire à celui des rivages insulaires: elles opposent une frontière à la dispersion, obligent l’homme à s’accumuler. elles sont donc des lieux de naissance du langage de la société. L’”homme naturel” est englouti au fond du lac ; le bord du lac est la figure et le lieu de son émergence hors de l’animalité. Revenir au bord du lac, c’est revenir à l’invention du langage.

Michel BUTOR dans Genève dans son changement

Je suis passé à Bologne il y a quelques années, lors d’un voyage ferroviaire chaotique à travers l’Italie. Plus exactement je suis passé dans la gare de Bologne à l’heure de l’apéro du soir, soleil dorés sur les toits et sur les rails. Tenté debout sur un banc d’apercevoir la ville ; mais non, pas tellement possible alors comme ici :

comme des rails dans la nuit des traits des réseaux infinis de relais et nous, le plus souvent silencieux, étrangers qui ne nous ouvrons pas plus l’un à l’autre que nous ne le faisons à nous-mêmes, obscurs, obtus, perdus dans les innombrables rails qui entourent la gare de Bologne nœud ferroviaire inextricable, des aiguillages, des circuits, des voies de garage à n’en plus finir, une gare divisée en deux parties égales où au contraire de Milan le gigantisme du bâtiment est remplacé par la profusion des voies, la verticalité des colonnes par le nombre des traverses, une gare qui n’a besoin d’aucune démesure architecturale parce qu’elle est en soi démesurée, le dernier grand carrefour de l’Europe avant le cul-de-sac italien, tout transite par ici, les bouteilles de nero d’Avala venues des pentes de l’Etna que buvait Lowry à Taormine, le marbre des carrières de Carrare, les Fiat et les Lancia y croisent les légumes séchés, le sable, le ciment, l’huile, les peperoncini des Pouilles, les touristes, les travailleurs, les émigrants, les Albanais débarqués à Bari y foncent vers Milan, Turin ou Paris: tous sont passés par Bologne, ils ont vu leur train glisser d’une voie à l’autre au gré des aiguillages, ils ne sont pas descendus visiter la basilique, ils n’ont profité d’aucun des charmes d’une ville agréable et bourgeoise

Mathias ENARD dans Zone

Michel Butor a publié plus de 1000 livres ; il n’est alors pas rare de tomber sur un volume qui nous était jusque-là inconnu ; un jour donc, un soldeur parisien, je trouve ces échanges, de plus pour mon bonheur très géographiques.

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Cartes

Montagnes chemins villages

autoroutes échangeurs

places rues gares faubourgs

îles forêts lacs et fleuves

les horizons de la tendresse

Michel BUTOR in échanges, carnets 1986