Les vases qui communicquent, en février aussi. Et donc Michèle Dujardin se retrouve ici, avec ce très beau texte. Et donc moi là bas, sur son non moins beau blog, Abandôn.

visiter  les noms – voir leur dedans – l’être des noms, leur froid – par la marche ou les bateaux – les noms qui raidissent les doigts, au bout de bateaux comme Nordic Express, le Nunavut, Uqsuqtuuq
tout au nord, à l’est – les noms des fronts froids, qui raclent la face de –a terre jusqu’au plus décharné – au plus avare – des grands blocs erratiques de noms, dans leur secteur d’arrachement, sidérés : Tuktusiuqvialuk, avec de pâles palpitations, mousse grise en position flottante, banc sur banc glissant, à l’éboulis
formes lasses, de souvenirs abrasés, polis : on y cherche des creux, des riens de terre, couche fine avec des arbres nains, où penser ce qui file, comme ces visages denses, insaisissables, en rupture avec l’univers des hommes, si lourds, si débordants d’âme, mais de quel monde ancien – porté par le nom – troué de gouffres, de ravines que les solitudes idéales travaillent, jusqu’à  l’exténuation du moi : je fossile, éparpillé en cristaux et moraines dont l’écrire sur la face d’os fait des yeux, des puits de souffrance
noms du Nord, écrits à partir du vide – aveugle, tenseur de l’espace avec ses lettres, abandonnées à l’air : écrire,  saisir les ombres, les masses en reptation sur la glace, jusqu’au bord du feuillet de granit, où ça casse
noms du Nord, Iqaluit, aux arêtes vives – flot d’écrire, inscrit sur une pente forte, et pourtant retenu, lent : par les bandes bleutées de la glace, les forces de cisaillement, les discontinuités de la mémoire, dont les charges par saut, par charriage, se déplacent dans la langue si péniblement
ces noms, avec un désir au centre, seul lisible dans le blanc : le repos du ciel, tombé sur la roche, elle fuyant loin, toujours plus dénudée, plus lisse
langue de la marge du monde, ces noms hérissés dans le gel et le dégel : Ikaluktutiak – avec des hommes, en équilibre sur les crêtes – leurs chants, leurs oiseaux, leurs esprits – le maître du vent, des animaux de la mer – presque plus là, dans l’invisible priant, le chaman
noms du froid, qui font violence ; de l’étonnement surgit une aube, le crissement de pas sans but, un rythme – et alors dans le bleu, le cristal en vagues larges, vont librement les mots, là, vers le sens qui les attendait – clarté du sable : un nid dans la berge meuble
les barren grounds, la toundra : formes ouvertes, noms de l’écrire même, qui est genèse et forme qui devient, ce feu, ces boréales – un aller sans retour vers le passé le plus lointain, l’apparition, sans cesse reculée
pierres, et ça et là des racines, de pauvres lumières récurées par les vents : entièrement sauvage dans son nom, le Nord – défroisse les pages, les étale sur la mousse, l’herbe maigre – pour l’écrire, qu’il aille, qu’il peigne l’invisible
Elisapie Isaac : entendre le soir, le chant d’Inutuulunga ( Etre seul )

Comme j’ai laissé un peu de coté ces pages depuis quelques temps, je m’y remets. Je fouille dans le dossier Butor de l’ordinateur. Jacques Roubaud donne des noms à ses ordinateurs (Mandy si je me souviens bien). Il faudrait que j’en trouve un aussi, doux pour alternative à « Allez Pépère » ou « Merde, tu te magnes un peu » qui ne le font pas aller plus vite. Bref je trouve dans Pépère ce texte tiré je ne sais plus d’où.

ITINÉROGRAPHIE pour Roberto Altmann

Dans un pays qui a les dimensions d’un royaume d’autrefois, le marcheur aventureux rassemble au matin quelques provisions, monnaies, instruments, cartes au besoin, puis s’embarque en son mouvement souple pour répondre aux sollicitations du lieu. A chaque chant d’oiseau il pourra tourner à droite; à la première motocyclette il faudra par exemple monter une pente, à la seconde redescendre. Les inscriptions joueront un rôle décisif suivant le nombre de leurs mots, de leurs lettres s’il n’en est qu’un, le fait qu’ils commencent par une voyelle ou une consonne. Alors il ramassera un caillou, cueillera une fleur, prélèvera une branche, prendra une photo ou un croquis, écrira un mot sur un carnet, sur sa main ou sur une pierre, ou toute une phrase, toute une page, disposera les signes d’une piste qu’il retrouvera peut-être le lendemain, ou huit jours, ou un an plus tard. Sur le territoire qu’il explore ainsi par un entrelacs de chemins toujours inattendus, il dépose pour lui-même toutes sortes de marques disant : rentre chez toi, ou bien; ne rentre pas chez toi ce soir, mange le plus tôt ou le plus tard possible, ramène la récolte et range-la, ou bien inscris son catalogue sur ton carnet et disperse-la, ou abandonne-la ici près d’autres laissées autrefois, sans rien inscrire, ou bien inscris ce qui reste de ce trésor d’antan, dessine-le, photographie-le, peins-le, ou rentre chez toi pour le décrire, le peindre, le photographier ou le dessiner, ou l’horizon encore, ou les nuages, ou les rencontres, ou les mots, les images, les souvenirs ou tout ce qui vient à l’idée.

Ainsi le pays devient peu à peu livre à innombrables pages qui se feuillettent elles-mêmes en pages innombrables, et l’itinérant lui-même phrase qui se faufile entre les lignes et les signes, parfum qui répond aux couleurs qui répondent aux sons qui répondent aux parfums dans un livre-atelier qui a les dimensions non seulement d’un royaume d’autrefois, mais du voyage futur.

Michel BUTOR

En attendant de reprendre Mon année dans la baie de personne, je gravis la Sainte-Victoire accompagné du regard de Peter HANDKE sur le monde. Pas souvent de grands voyages extraordinaires chez Handke, des petits plutôt, et des paysages surtout. Je crois qu’on ne parle jamais de cet auteur du côté de chez les géographes…

Je manquais plutôt de gratitude envers les peintres de tableaux ; car ce que je croyais être le superflu avait plus d’une fois servi à guider mon regard et bien des choses étaient devenues images à la source de l’imaginaire et de la vie.

Peter HANDKE, La leçon de la Sainte-Victoire

(vrac de notes sur Abstraction au voyage d’Isabelle Butterlin)

« Il faut fournir un effort invraisemblable pour s’imaginer devenu point minuscule »

Lieu et traversée de l’espace ; Quel est votre lieu ? Comment le définissez-vous ? ; Qu’est-ce que l’espace entre deux lieux ? ; A force de répétition (du voyage) on s’intéresse de plus en plus aux détails, on précise/affine sa vue, ses observations, sa perception ; Abstraction du paysage par masses vertes ou ocres, en fonction ; Il y a le voyage et le but du voyage, peut-on les désolidariser ? ; Le voyage obligatoire et répétitif se transforme en trajet, en parenthèse, se perd alors l’excitation caractéristique au voyage ; Comment définiriez-vous un lieu ? ; Quel est votre lieu idéal ? De quoi se compose-t’il ? ; Wagon : non lieu ? Comme une gare… ; La géographie physique soumet au train des mouvements qu’il nous répercute, faisant tendre nos muscles pour garder un semblant de verticalité ; Wagon : lieu relatif.

Lors des années parisiennes, je fréquentais les soldeurs du quartier latin, après la fac, ou après la librairie, ou avant. J’y ai trouvé des Butor, une BD d’Ubu merdre, …, et un petit liv(b)re sur Claude Simon dans une collection appelée Lieux de l’écrit qui propose de porter un regard nouveau sur l’espace des grands écrivains de notre temps. J’y pioche ce qui se dit au présent est passé & l’espace comme réceptacle :

L’espace recèle en lui le récit, recueil de faits passés à (re)cueillir.

L’imagination ne peut reconstruire au présent le passé, même, ou surtout, si elle suit les données d’un guide touristique. Aux signes conventionnels de la géographie, « petits traits en éventail », « lignes noires, épaisses prolongées par des pointillés» s’oppose l’état présent du lieu envahi par la végétation

Didier ALEXANDRE, Claude Simon, lieux de l’écrit, Ed. Marval

Institut de géographie de Paris. J’écoute le géographe, il dit en substance (de mes souvenirs) que Michel BUTOR est l’écrivain de la mondialisation, celui qui l’accompagne depuis 1/2 siècle et en rend compte. Butor évoque les lieux, mais les lieux dans l’espace, dans leurs sites et situations (distinguer site et situation est une des premières choses qu’on apprend en fac de géo), des lieux dans leur évolution au sein de ce monde nouveau.

La thématique de l’espace est évidemment centrale dans [l]a production romanesque [de Michel Butor] que l’on songe à l’importance de l’immeuble de Passage de Milan ou à celle, mythique dans notre littérature contemporaine, du compartiment dans lequel se dèroule La Modification ; sa réflexion critique et ses lectures creusent volontiers ce thème dans les œuvres littéraires et artistiques; plus nettement encore son écriture s’est trouvée transformée des recherches qu’il a consiguées dans les textes de la série du Génie du Lieu et dans ceux qui rendent compte d’espaces particuliers: Venise, les Etats-Unis d’Amérique, ou les chutes du Niagara. L’Espace est ainsi dans l’oeuvre de Michel Butor un thème et un problème.

Raphaël MONTICELLI dans Approche du continent Butor

Lu après tous (de la blogosphère) L’Incendie du Hilton. Y ai placé quelques marques(-ta-page) en bordereau déchiré & noté villes ou gares. De la gare comme lieu-promesse. Je pense comme l’universel dans l’ailleurs.

Ce que nous aimons, ce sont les gares qui témoignent de l’idée de voyage. Elles sont comme la part organique d’une conquête, avec ce qu’il faut de nourriture proposée, de salles où s’asseoir ou dormir, et la promesse, aux tableaux et affichages, qu’on pourrait se réveiller dans une ville où tout aurait changé, la langue, les gens, le ciel – sauf cela, justement, qui fait qu’on sait toujours se débrouiller dans une gare.

François BON dans L’Incendie du Hilton

Entré un peu par hasard dans l’œuvre de Jacques Roubaud, par le Tokyo infra-ordinaire publié par Inventaire/invention. Des couleurs plein les yeux pour dire le monde en digression comme d’autres font des mises en pages. Puis de digression en digression jusqu’à La Dissolution. Jusqu’à Paris, New York et Londres en marches.

Je pense pancakes m’éveillant, proches. Et de la pensée à l’acte il n’y a pas loin, quand il s’agit de pancakes. Ensuite, ensuite seulement, je peux envisager le monde en général, New York en particulier
2463 envisager New York signifie choisir un but de marche matinale. Longue, si le weather s’y prête. Seule une longue marche peut susciter le sentiment de la marche propre à chaque ville, qui n’appartient qu’à elle. À Paris, par exemple, presque toute marche est courte, même quand elle est longue. Paris est une ville petite : petites rues, petites vues, perspectives rabougries, ou purement cérémoniales. Ville de détails. Ils ont leur charme, pour l’exploration piétonne. Londres est grande, composition en villages juxtaposés, où marcher posément, en pauses jardins, sur bancs de « squares ». Miles et miles, reposé. Horizon pub, vers midi. Pub food
2464 Manhattan aussi est grande, tout différemment. La largeur des traits-rues et des traits-avenues sur le plan mental de surface en coordonnées orthogonales facilite excessivement l’appréhension des distances à parcourir: il n’y a pour ainsi dire aucune différence entre la distance « à vol d’oiseau » et la distance en surface. Loin de rendre le parcours plus court, cela l’allonge. Laissé Broadway, on croit voir le bout de la Cinquième Avenue là-bas, mais je suis surpris de découvrir qu’il m’a fallu une heure et demie pour atteindre les services culturels français pour la réception en l’honneur de Rosmarie, à peine au milieu de Central Park

Jacques ROUBAUD dans La Dissolution

Calme défi vacher,

eaux lisses aux faux airs de goudron,

friche lacustre en mal de castors,

Il fallait bien enjamber ce maelström.

Hervé JEANNEY

tient un blog :

« L’oeil ne se voit pas lui-même »


Chaque premier vendredi du mois, on peut vases communiquer avec des blogs amis (voir “vases communicants« ). Ici & aujourd’hui entre Belfort & Vesoul, donc.

Toujours en exploration dans l’inépuisable Butor (l’homme semble l’être autant que son œuvre) je retrouve ce par quoi il aurait fallut commencer : ce génie du lieu qui donne son nom à une série de 5 livres.

On n’est pas le même partout. […] Certains lieux sont particulièrement actifs, révélant des parties de nousmêmes que nous ignorions; c’est ce que j’appelle leur « génie », m’appuyant sur la tradition latine. Souvent c’est parce qu’ils sont façonnés par l’homme, qu’ils sont la matérialisation d’une culture ou d’une époque. Parfois un grand artiste, un architecte par exemple, les a façonnés ; mais la plupart du temps ils se sont mis à plusieurs et les époques se superposent. Parfois ce sont des écrivains qui ont décrit telle ville, et dont nous avons l’impression de retrouver le texte à tous les coins de rues.

Michel BUTOR dans Michel Butor par Michel Butor