Suite de la plongée dans les livres d’Emmanuelle Pireyre, dans son écriture sociologo-décalée, dans son humour pas-y-toucher. Mes vêtements ne sont pas des draps de lit. Je ne m’y attendait pas, je lisais tranquillement au soleil du val de Vienne, face au paysage gargantuesque. Je n’avais pas prévu la géographie. Mais les mots sont géographiques !  Alors j’ai été obligé de trouver un morceau de papier, son verso vierge et un crayon. J’ai noté les numéros de pages dessus, et les thèmes. Lieu. Paysage. Monde.

La plupart du temps je ne suis qu’un lieu. Un lieu certes complexe comprenant une multiplicité de plans, de textures et de couleurs variées, différemment orientés et s’écoulant en certains points les uns dans les autres. Je suis un parc d’attraction convenable.

Les mots sont géographiques. Ils se posent et s’orientent dans le paysage. Ils posent et orientent le paysage. En plus de ça les mots sont des éclairages publics. Penser à un mot fait aussitôt s’allumer son coin d’espace, penser à un assemblage de mots c’est déjà une route et ses fossés. Simplement on ne le voit pas, car on a un ordre habituel d’allumage et on l’oublie. Sauf dans l’écriture où on se jette comme un sauvage sur les routes inconnues en criant : rallume s’il te plaît rallume, sauf dans l’écriture où, plongé dans le noir, on n’oublie rien.

Au centre du paysage, mais à peine visible par transparence derrière plusieurs couches de réalité froissés, […]

Le monde est déjà entièrement à sa place et il existe déjà, il n’y a rien à en redire, il n’y a qu’à le regarder.

La grammaire se trouve dès lors une chose des plus pratiques. C’est par elle qu’on agence les uns avec les autres n’importe quels éléments du monde. Il suffit juste d’avoir une force absolument énorme, et le tour est joué. (C’est-à-dire par exemple assez de force pour déplacer une montagne et la recoller à côté.)

Emmanuelle PIREYRE, Mes vêtements ne sont pas des draps de lit.