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LES LIGNES DU MONDE – géographie & littérature(s)

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terre

Emmanuelle PIREYRE & les cartes muettes

J’ai lu Féérie générale il y a quelques temps. J’ai kiffé (je suis un mauvais critique, oui, ça se résume à j’ai aimé ou pas, ça a fait bouger des lignes ou pas). Mais là, le top, même, ce côté socio-pecquien avec de l’humour. Du coup je lorgnais sur ce Comment faire disparaître la terre ? que je lisais en géographe distrait Comment faire disparaître la Terre ? J’ai mis un peu de temps à comprendre de quelle terre il s’agissait. La géographie est néanmoins présente, à travers les cartes muettes, une autre façon de faire disparaître la Terre pour permettre aux élèves de la constituer, voir parfois (et c’est mieux encore) de la réinventer.

_ Les cartes physiques muettes utilisées en géographie sont une cause majeure d’angoisse en milieu scolaire. C’est cette fois à l’enfant lui-même de se diriger dans le sable noir ; lui dont l’expérience est limitée, qui n’a navigué sur aucun fleuve, n’a escaladé qu’un nombre infinitésimal de montagnes et sommeillé que sur un nombre infinitésimal d’autoroutes, il se trouve forcé de rédiger la légende d’un dessin abstrait au feutre noir signé Le Professeur des écoles. C’est trop noir, il ne peut pas deviner : « c’était noir, horrible et abrupt, j’ai couru dans la matière noire, et alors j’ai eu peur. »

E. Pireyre, Comment faire disparaître la terre ?

André DU BOUCHET & le paysage, raison magique

On m’en parle depuis un moment, de cet auteur. Alors je plonge dans ses carnets. Peut-être pas la meilleure idée de commencer par l’arrière boutique ? Toujours est-il que la géographie est bien présente aux détours des phrases et notes. Fragments repérés, parfois sortis du contexte. L’espace, le paysage, mais normal : Truinas.

« Je passe par les plus splendides paysages, je n’essaie jamais de les décrire – de décrire quoi que ce soit – je ne note que ce qui me vient d’abord, et toujours en mots. »

[…] déjà le jour dépasse la bouchel’espace personnel

Je rentre dans le paysage où me conduisait mes mots

ils en étaient bien venus

 

L’homme et la terre sont fait dans la même matière – pourtant c’est lui qui la départage du ciel

[…]

ce qu’il voit dehorspasse par l’œil intérieur

filtré par ce qui est dans le peintre

s’il y a quelque chose

et plus il s’efforce de préciser ce qu’en effet il voit, [plus] il reflète ce [qui] se trouve à l’intérieur de soi

 

– le « paysage » est l’imagination de l’homme, sa raison magique

Je suis ce à travers quoi la réalité transparaît,[…]

[…]

aujourd’hui, j’ai vu la montagne

et avant le sang

la main interloquée

je n’étais qu’un tronçon dans l’espace

Terre insoutenableje connais depuis longtemps le point où je ne fais que piétiner.
et pourtant la terre avance.je ne reste pas sur place.

La perception

« une hallucination vraie » ?

 

Claude SIMON & l’urbanisme & la croûte concave

Ma plongée dans Simon est récente et encore superficielle. 2 ou 3 ouvrages seulement. Et pas les classiques. Il évoque Balzac parait-il ; il y aurait même une entrée Balzac dans le récent dictionnaire Simon ; alors je me renseigne de ce côté. Et je lis Le Tramway, parce que j’aime bien le bus et le train, et les transports en commun plus généralement.

URBANISME

Quant à la ville, c’était comme si elle s’était répudiée elle-même (répudiant son église royale, le palais où avait couché Charles Quint, sa citadelle, les remparts   dont   plus   tard   Vauban l’avait entourée) pour ainsi dire exploser, s’épanouir, accéder au sortir de ses étroites rues médiévales comme à une sorte d’antithèse d’elle-même sous les aspects d’une modernité d’ailleurs  presque aussitôt fanée, déjà désuète et fragile où, dans un mélange de foi dans le Progrès en même  temps que dans les canons antiques, se trouvaient paradoxalement réunis autour de l’esplanade  conquise sur une partie abattue des anciens remparts la statue d’un personnage revêtu d’une  redingote de bronze, la façade du tribunal en forme de temple corinthien, le nouveau siège du Crédit  lyonnais et, à l’enseigne de D. GOUGOL, CAFÉ-GLACIER, la massive rotonde de fer et de verre qui  tenait à la fois de la Galerie des Machines en réduction et d’un kiosque à musique où, dans ce pays  pourtant tout proche de l’Espagne, un orchestre tzigane jouait le soir des airs d’opérettes viennoises et les derniers refrains de la Belle Époque, modernisations (ou transformations, ou embellissements)  qui apparemment s’étaient effectués (à la façon d’un papillon s’extrayant par saccades de sa  chrysalide et déployant à la fin ses ailes chatoyantes) en quatre phases auxquelles on était redevable  en premier lieu du temple corinthien, puis de la statue de bronze, puis de la merveille libellule, le  chef-d’œuvre de fer et de verre, et enfin, dans un quatrième et dernier effort, du cinéma à la façade  rococo au pied duquel venait, au terminus de son parcours, s’arrêter la ligne du tramway.

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comme si, dans un second temps et par un réflexe inverse ou un effet de reflux, la ville (ou tout au moins les conseilleurs des conseillers municipaux, les tenanciers de café et les entrepreneurs  en bâtiment) avait maintenant, non plus comme, à la Belle Époque, misé sur des embellissements pour ainsi dire d’importation, comme des chapiteaux corinthiens ou un Crystal Palace en réduction,  mais entrepris avec orgueil d’affirmer un style architectural propre à satisfaire à la fois la fierté locale et les appétits touristiques d’exotisme méditerranéen.

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& VUE D’AVION

(… si, tout de même, un peu : émotion chaque fois renouvelée lorsque après de longues heures dans l’avion qui semble immobile au-dessus de l’océan sans repères le voyageur relevant les yeux  de sur le livre ou le magazine qu’il était en train de feuilleter s’aperçoit soudain que vers l’avant tout  l’horizon est obstrué par une côte – ou plutôt un continent – comme tout à coup matérialisé à partir du néant, et ceci non pas sous l’aspect habituel que découvre un voyageur regardant s’approcher une  terre mais, au contraire, car « cela » semble s’avancer lentement, ou plutôt inexorablement, à la  façon sournoise et imparable dont s’avancent les reptiles ou la lave d’un volcan, comme une sorte de  plaque ou plutôt de croûte dérivant lentement à la surface du globe terrestre.  Comme si on avait le privilège d’assister des millions d’années plus tôt à cette lente dérive de continents à la rencontre – ou s’écartant – les uns des autres, croûte non pas plate mais, semble-t-il, concave, épousant la rotondité du globe, comme moulée sur lui, comme si, doré par le soleil et apparemment désert, un fragment de son écorce était surpris dans son irrépressible errance,  avec ses plaines, ses montagnes, ses rivières, ses forêts, vierge d’habitants, superbe, inquiétant, empreint de cette majesté pour ainsi dire cosmique de la matière livrée à ses seules lois, s’attirant, se  repoussant ou se fracassant dans une sauvage et majestueuse lenteur.)

Claude SIMON, Le Tramway

Jean-Christophe BAILLY & le bout du monde

Ca fait un bail que je n’ai pas touché à ce site.

Je lis Le Dépaysement de J.-C. Bailly, j’y entre par le début, mais rapidement mon itinéraire passe par la table des matières qui me renvoie vers 20. A Lorient, le bout du monde est une rue. Je lis ce qui suit, le monde fini & infini, et me dis : on fait le tour de la Terre (c’est fini) puis on recommence mais c’est la même chose en un peu différent (c’est Héraclite, c’est infini). Le Monde (=la Terre + les hommes) est donc infini. Je relit ce qui suit et me dit : je n’ai fait que répéter différemment ce qui suit.

« Mais au delà du tout, il n’est rien qui le termine… » Cette phrase de Lucrèce renferme, pour peu qu’on s’y attarde, une formidable condensation aporétique de la question de la limite. Elle renvoie l’hypothèse (enfantine, romanesque, philosophique) d’un bout du monde à sa dimension géographique : si le monde n’a pas de fin […], il reste que la Terre elle-même, la planète est finie […]

Le Dépaysement, J.-C. Bailly

Malcolm LOWRY & la terre plate

Depuis quelques temps que je lis du Malcolm LOWRY (en y entrant par les nouvelles & les poèmes), que j’y plus qu’apprécie les descriptions d’âpres lieux (cargos dans la tempête, quai sombres, ports & autres gares, que je lis donc et  ne trouve pas de citation adéquat pour ces pages ; depuis le temps est donc révolu, voici :

(Note : Dire quelque part que Martin a vécu si longtemps sur cette planète, qu’il est presque parvenu à se persuader qu’il est un humain. Mais son moi profond sent bien qu’il n’en est pas ainsi, pas tout à fait. Sa vision du monde, il ne pouvait la tirer d’aucun livre. Il n’avait jamais réussi à y découvrir qu’un aspect superficiel de ses souffrances et de ses aspirations. Il avait pris l’habitude de prétendre penser comme les autres, mais ce n’était pas vrai. On admet qu’un grand progrès s’accomplit quand nous découvrîmes que la terre était et non plate. Or, pour Martin, elle était bel et bien plate, mais seule une petite partie, l’arène de ses propres souffrances, lui en apparaissait à la fois. Il ne pouvait non plus se représenter ce machin en rotation, se mouvant d’ouest en est. Il contemplait la Grande Ourse comme on regarde une affiche lumineuse, quelque objet fixe, bien qu’il s’en émerveillât, tel un enfant, en songeant aux diamants de sa mère. Mais il ne pouvait rien faire bouger. L’Univers ne tournait pas, pas plus que les étoiles sur leurs orbites. Le matin, quand le soleil se levait, c’était très exactement là ce qu’il faisait: se lever. Martin était non humain, subordonné à certaines lois, même si, en apparence, il semblait tout au plus un jeune homme normal, présentant bien, aux manières plutôt conventionnelles. Comment expliquer autrement le perpétuel, le pénible conflit qui l’opposait à la réalité,

Malcolm LOWRY in La traversée du Panama

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