Recherche

LES LIGNES DU MONDE – géographie & littérature(s)

Tag

monde

Emmanuelle PIREYRE & les mots sont géographiques

Suite de la plongée dans les livres d’Emmanuelle Pireyre, dans son écriture sociologo-décalée, dans son humour pas-y-toucher. Mes vêtements ne sont pas des draps de lit. Je ne m’y attendait pas, je lisais tranquillement au soleil du val de Vienne, face au paysage gargantuesque. Je n’avais pas prévu la géographie. Mais les mots sont géographiques !  Alors j’ai été obligé de trouver un morceau de papier, son verso vierge et un crayon. J’ai noté les numéros de pages dessus, et les thèmes. Lieu. Paysage. Monde.

Lire la suite

Publicités

Enrique VILA-MATAS & le centre du monde

Je ne me rappelle plus ce qui m’a lancé dans Vila-Matas ces dernières semaines. Le fait qu’il y ait Marguerite Duras d’évoqué sur la quatrième de couverture je pense. Que ce soit des souvenirs de choses et autres liés à la littérature. Je trimbale Paris de la maison à la Bourgogne du sud, à La Devinière. Quand j’achète Bartleby, le libraire me dit que c’est vachement mieux que Paris. Donc j’ai hâte de la suite Vila-Matas.

 

Je me dit, une fois de plus, que je vis au centre du monde et découvre tout à coup que je me le suis déjà dit mille fois, que je me répète, que c’est un signe clair que je m’ennuie. Je me rappelle alors que quelqu’un a dit que le centre du monde est plutôt situé à l’endroit où a travaillé un grand artiste et non à Delphes. Suis-je un grand artiste pour penser que je suis au centre du monde ? Est-ce que je crois vraiment que Saint-Germain-des-Prés est le centre de quelque chose ? On dirait plutôt une naïveté de ma part.

Enrique VILA-MATAS, Paris ne finit jamais

Alessandro BARICCO et la fin du monde

Je finis le livre de Cadiot (il y a un lien en escalier dans mon esprit, si ! si !). – j’ai une idée – j’explore mes notes&parses et je sans le chercher je trouve cela, que je n’avais pas exploité ici. A l’époque, j’ai introduit la citation comme ceci : Et dans la voiture, écouté Soie de Baricco ; les pistes dans le désordre peut-être (facétie de l’auto-radio) mais entendu tout le texte, certains passages même 2 fois. A l’époque, le monde pas rond, visiblement : Lire la suite

(Notes) Peter HANDKE

De 2 choses. Géographiques. Éminemment géographiques. (1) Premier contact. Monde obscur. Monde sur roulettes. Lieu initial. J’apprends, je teste Ce qui, en règle générale, donne au souvenir l’essence de l’image, c’est de reposer sur le corps terrestre dont on sent la pente, la montée ou la descente, ou bien le vallonnement […]. Indirectement. Via média-roulettes. Après la mise au monde, la mise dans le monde. En arpenteur. […] l’homme, au cours de longues promenades, roulait l’enfant à travers la ville. […] Et c’est ainsi qu’avec les mouvements de levier qui font monter et descendre la voiture d’enfant des trottoirs, la ville devient vraiment la ville natale de l’enfant. Monde natal. Monde à dépasser. D’ici cocon & habitudes. Sûr de sûr. D’ici ailleurs. (2) La confrontation. Les autres mondes. Qui suis-je ailleurs ? Le paysage me change. L’ailleurs comme façon de me saisir. N’était-ce pas à l’étranger seulement qu’on voyait ce qui est sien devenir sûr et décisif ?

Peter Handke – Histoire d’enfant

Marcel PROUST & le sentiment géographique

Lu il y a un moment, Proust ce premier volume. J’y reviens dans l’ipad, je compare le souligné de l’édition poche des années 1970, j’essaye de retrouver dans l’ebook. Je lutte avec les restrictions de citations de l’application. Plus ça va moins ça va cette application. Pression des oligarques du livre ? Revenons à Proust, j’y souligne pas mal, je ne remets pas tout ici. Tout a été dit sur Proust. En voilà encore.

Ça commence par le temps, un livre, et un paysage imaginé et l’excitation d un lieu nouveau.

« Je me demandais quelle heure il pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour. »

Point de repère. L’église, pour beaucoup en occident.  Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une église résumant la ville, la représentant, parlant d’elle et pour elle aux lointains. Pour s’orienter, ici poétiquement, forcément.

« On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait: «Allons, prenez les couvertures, on est arrivé.» Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à se paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé surtout de ton rougeâtre et sombre des pierres; […] »

Ce repère, vu de dedans. Espace en 4D.

« je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s’émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel, tout cela faisait d’elle pour moi quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville: un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions -la quatrième étant celle du Temps,- déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux »

Le monde est le reflet que notre âme a projeté sur lui.

« Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile: plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors mais retentissement d’une vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles; on est déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature, du charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines idées; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien qu’ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si j’imaginais toujours autour de la femme que j’aimais, les lieux que je désirais le plus alors, si j’eusse voulu que ce fût elle qui me les fît visiter, qui m’ouvrît l’accès d’un monde inconnu, ce n’était pas par le hasard d’une simple association de pensée ; non, c’est que mes rêves de voyage et d’amour n’étaient que des moments — que je sépare artificiellement aujourd’hui comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes d’un jet d’eau irisé et en apparence immobile — dans un même et infléchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie.  »

Double représentation & paysage. Pas une photo simple, mais la photo d’une œuvre-paysage.

« Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples photographies. »

S’orienter, toujours, dans ce début de Recherche. Et la moquerie en sus.

« mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue promenade, que le peu d’aptitude de ma mère à s’orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer comme la prouesse d’un génie stratégique. »

Monde re-conceptualisé à l’échelle du village.

« Car il y avait autour de Combray deux «côtés» pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre: le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n’ai jamais connu que le «côté» et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne «connaissions point» et qu’à ce signe on tenait pour «des gens qui seront venus de Méséglise». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre «côté», une sorte d’expression géographique abstraite comme  « la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, «prendre par Guermantes» pour aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit; la moindre parcelle de chacun d’eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu’à côté d’eux, avant qu’on fût arrivé sur le sol sacré de l’un ou de l’autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l’idéal de la vue de plaine et l’idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine d’être regardés que par le spectateur épris d’art dramatique, les petites rues qui avoisinent un théâtre. »

Chaque lieu n’est que parce qu’il y a un vécu. Pour nous & par nous.

« Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. »

Les lieux ne sont pas d’espace, mais d’impressions.

« Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. »

La beauté des paysages n’est pas combinée pour mon plaisir.

« Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature; ou plutôt il n’y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n’étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables,–les beautés des paysages ou du grand art. »

Les lieux ont connu les siècles, les lieux ont du génie.

« Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques,–et tout aussi en dehors de l’histoire humaine que l’Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n’y eut de moyen âge–, ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. »

Les noms de villes s’enfilent comme des perles dans la mémoire. Les lieux sont des désirs ; les noms de villes sont toute une météo.

« Je n’eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient inspiré les lieux qu’ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs. »

Une ville n’est pas une ville ; une ville est la ville que je me représente. Les noms de villes sont uniques, tirent des fils propres à chacun.

« les noms présentent des personnes–et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes–une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants. »

La géographie exalte l’imagination.

« Tout au plus–et parce qu’on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d’espace -comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l’action un même personnage, ici couché dans son lit, là s’apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l’un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l’autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j’irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j’y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu’ils ont dans les œuvres des primitifs), je traversais rapidement,–pour trouver plus vite le déjeuner qui m’attendait avec des fruits et du vin de Chianti- le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d’anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement »

S’orienter (2) au sentiment.

« J’avais toujours à portée de ma main un plan de Paris qui, parce qu’on pouvait y distinguer la rue où habitaient M. et Mme Swann, me semblait contenir un trésor. »

Marcel PROUST, Du Côté de chez Swann

Daniel KEHLMANN & l’espace étrange

Bon, si ce livre avait parlé de parfum à la Renaissance, je ne sais pas si … mais là, un peu de géographie au XIXè siècle (Humboldt & Gauss), cela m’intéressai d’y jeter un …. Bon ça casse pas des briques, ça se lit tranquille, tout n’est peut-être pas juste mais ça met dans l’ambiance, un minimum. Et quelques belles phrases, tout de même.

Un homme qui ne déterminait pas à chaque instant sa position géographique ne pouvait pas se déplacer.

Seule une chose était sûre : l’espace était plissé, courbe et extrêmement étrange.

[…] des lignes, il y en avait partout, dit Humboldt. C’était une abstraction. Là où il existait l’espace en soi, il existait des lignes.

Quand on  y réfléchissait bien, l’endroit le plus proche, c’était ici.

Ce pays était si grand que les distances ne signifiaient plus rien. Elles faisaient place aux mathématiques abstraites.

[…] il connaissait la région mieux que personne, après tout c’est lui qui l’avait fixée sur les cartes. Il avait l’impression qu’il n’avait pas simplement mesuré, mais aussi inventé cette contrée, comme si elle était devenue réalité que grâce à lui. Là où tout n’était qu’arbres, mousses, pierres et hauteurs herbeuses s’étendait désormais un réseau de lignes droites, d’angles et de nombres.

Daniel KEHLMANN, Les Arpenteurs du monde

Laure MORALI & l’Île qu’est planète

Lu la planète-île de Laure Morali. Pris l’air donc, au bout ou y’a encore du bout à n’en plus finir cette terrasse au bout du monde, mais c’est quoi le bout du monde, certainement pas sa fin ou son début ou quoi que ce soit […]. Le finistère n’est pas une fin en soit, c’est le début d’un autre monde, juste ; un monde entre rêve et voyage ; imagination et ailleurs. Poncif mais ainsi. Prends le rouleau de la vague, porté par l’écume le ressac et c’est déjà l’Amérique.

 

L’eau, l’air, la terre réinventent plusieurs fois par jour leurs combinaisons aux possibilités infinies selon les marées, les dépressions, les anticyclones, les équinoxes, les solstices, les courants, les glaciations puis les fontes, le passage des oiseaux et des hommes migrateurs, les flux de l’eau douce vers l’eau salée, les éclipses. Ils façonnent une œuvre chaotique éclatante, la délicatesse de la dentelle appliquée à la force mâle des rochers.

Cette île est une planète.

[…] dans la ville quadrillée par les lettres de l’alphabet […]

Un goéland nous suivait, ramenant dans ses plumes la lumière cachée, nageait, les pattes palmées coulissantes, sentait les courants glisser des fjords du Saguenay à ceux du cap Horn, les trois-mâts barques en maquette zigzaguant sous le 50ème parallèle, lui s’en souvenait, le goéland notre phare immobilisait le temps, repliait les cartes jusqu’à faire coïncider les latitudes sud et nord, le début du 20ème et celui du 21ème siècle, […].

Tout le monde est d’accord pour dire que l’île cache un aimant et que cet aimant nous piège. Que peut-on faire pour ne pas ignorer que le monde s’agrandit autour de nous ? Il est rassurant de rester. Il est impossible de rester.

L’attachement que j’éprouve envers mon île n’a pas grand-chose à voir avec l’enfance finalement, il se résume au soleil. On le voit bien d’ici, on ne le perd jamais de vue.

cette terrasse au bout du monde, mais c’est quoi le bout du monde, certainement pas sa fin ou son début ou quoi que ce soit […].

Laure MORALI, Comment va le monde avec toi

Italo CALVINO & le sentiment géographique

C’est déjà pris, le sentiment géographique (cf Chaillou et Le Seuil). Mais c’est bien ça, l’affaire d’ici, faire émerger le sentiment géographique des écrivains. Et dedans les écrivains, Calvino il y est pas mal géographique. Je me souviens (Perec y est aussi dans les références littéraires des géographes) qu’il y a une entrée Calvino dans le dictionnaire géographique Lévy/Lussault. Dommage, il est épuisé ce dico, faudra que je retrouve l’entrée, peut-être l’ai-je photocopiée à l’époque des études de géo, cette entrée ; faudrait replonger dans la géologie -strates & strates- des documents universitaires.

Ville, lieu & non-lieux

J’ai beau me dire qu’il n’y a plus de villes de province, et qu’il n’y en a peut-être jamais eu : chaque lieu communique instantanément avec tous les autres, on ne ressent un peu d’isolement que durant le trajet d’un lieu à un autre, c’est-à-dire quand on n’est dans aucun lieu. Le fait est que moi, justement, je me trouve sans un ici ni un ailleurs, bien repérable comme un étranger aux yeux des non-étrangers, dans la mesure au moins où je les perçois comme tels, avec envie.

Géographie ordinaire

Nous sommes dans une ville où l’on rencontre toujours les mêmes personnes dans la rue ; les visages portent sur eux un poids d’habitude qui se communique à celui qui, comme moi, sans être pourtant jamais venu ici, comprend que ce sont les visages habituels, des traits que le miroir du bar a vus s’épaissir, s’affaisser, des expressions qui se sont chiffonnées, gonflées, soir après soir.

 emboîtements d’échelles

Tu voudrais le jeter hors de la maison, hors du bloc de maisons, hors du quartier, de la communauté, du département, de la région, du territoire national, du Marché commun, hors de la culture occidentale, de la plateforme continentale, de l’atmosphère, de la biosphère, de la stratosphère, du champ de la gravitation, du système solaire, de la galaxie, de l’amas des galaxies, et l’envoyer plus loin encore, au-delà du point limite d’expansion des galaxies, là où l’espace-temps n’est pas encore arrivé, là où il rencontrerait le non-être, et même le non-avoir-été, sans avant ni après, et se perdrait enfin dans la négativité la plus absolue, la plus radicale, la plus incontestable.

lire l’atlas

Au vrai, tu n’avais pas le sentiment que les noms Brigd, Gritzvi aient une sonorité typiquement polonaise. Tu as un bon atlas, très détaillé ; tu consultes l’index : Pëtkwo devrait être une ville importante, Aagd un fleuve ou un lac. Tu les trouves dans un lointain territoire du Nord que les guerres et les traités de paix ont successivement attribués à des Etats différents. Peut-être aussi à la Pologne ? Tu consultes une encyclopédie, un atlas historique ; non, rien à voir avec la Pologne ; cette zone formait entre les deux guerres un Etat indépendant : la Cimmérie, capitale : Örkko ; langue nationale : le cimmérien, de souche botno-ougrienne. L’article « Cimmérie » de l’encyclopédie se termine par des phrases peu consolantes : « Au cours des répartitions territoriales successives décidées entre ses puissants voisins, la jeune nation ne tarda pas à être effacée de la carte ; la population autochtone fut dispersée ; la langue et la culture cimmériennes ne se développèrent plus. »

un tissu de lieux

Les vies humaines forment une trame continue, où toute tentative d’isoler un fragment de vécu qui ait un sens en dehors du reste – par exemple, une rencontre entre deux personnes qui deviendra décisive pour toutes les deux – doit tenir compte du fait que chacun des deux traîne avec lui un tissu de faits, de lieux, d’autres personnes, et que de la rencontre il découlera à nouveau d’autres histoires, qui à leur tour se sépareront de leur histoire commune.)

 

 littérature et vérité du monde

mais la fonction de l’auteur, l’idée que derrière chaque livre il y a quelqu’un qui garantit la vérité de ce monde de fantasmes et fictions, par le seul fait qu’il y a investi sa vérité propre, qu’il s’est lui-même identifié avec cette construction de mots ?

livre vs monde

Ton appartement, c’est le lieu où tu lis : il peut nous dire la place que les livres tiennent dans ta vie, s’ils sont une défense que tu opposes au monde extérieur, un rêve où tu t’absorbes, comme une drogue ; ou au contraire autant de ponts que tu jettes vers l’extérieur, versun monde qui t’intéresse au point que tu veuilles en multiplier et en élargir grâce aux livres les dimensions.

 Tout (le monde)

Les géographes arabes du Moyen Âge, dans leurs descriptions du port d’Alexandrie, rappellent la colonne qui s’élevait sur l’île du Phare, et que surmontait un miroir d’acier où l’on voyait les navires se déplacer jusqu’à une énorme distance : au large de Chypre, de Constantinople, de toutes les terres des Romains. En concentrant les rayons, les miroirs courbes peuvent capter une image du Tout.

 le livre e(s)t le monde

Parfois, je pense à la matière du livre à écrire comme à quelque chose qui existe déjà : pensées déjà pensées, dialogues déjà proférés, histoires déjà arrivées, lieux et atmosphères déjà vus ; le livre ne devrait être rien d’autre qu’un équivalent du monde non écrit traduit en écriture. D’autres fois, en revanche, je crois comprendre qu’entre le livre à écrire et les choses qui existent déjà, il ne peut y avoir qu’une espèce de complémentarité : le livre devrait être la contrepartie écrite du monde non écrit ; sa matière, ce qui n’est pas et ne pourra pas être sans avoir été écrit, et dont ce qui existe éprouve obscurément le manque dans sa propre incomplétude.

Je vois que, d’une façon ou d’une autre, je ne cesse de tourner autour de l’idée d’une interdépendance entre le monde non écrit et le livre que je devrais écrire.

 la continuité de l’espace discontinu

Voler est tout le contraire d’un voyage : ce que tu franchis est une discontinuité, un espace rompu, tu disparais dans le vide, tu acceptes de n’être en aucun lieu, pour une durée qui forme elle aussi une espèce de vide dans le temps ; puis tu reparais, dans un lieu et en un moment sans rapport avec ceux où et quand tu avais disparu. Pendant ce temps, qu’est-ce que tu fais ? Comment occupes-tu ton absence au monde et l’absence du monde à toi ?

 une cartographie de la lecture

Le Directeur Général t’invite à considérer le planisphère accroché au mur. Des couleurs différentes indiquent : les pays où les livres sont systématiquement saisis ; les pays où ne peuvent circuler que les livres publiés ou approuvés par l’Etat ; les pays où il existe une censure rudimentaire, approximative et imprévisible ; les pays où la censure est subtile, savante, attentive aux implications et aux allusions, gérée par des intellectuels méticuleux et perspicaces ; les pays où les réseaux de diffusion sont doubles : un légal et un clandestin ; les pays où il n’y a pas de censure parce qu’il n’y a pas de livres, mais beaucoup de lecteurs potentiels ; les pays où il n’y a pas de livres mais où personne n’en déplore l’absence ; les pays, enfin, où l’on produit tous les jours des livres pour tous les goûts et toutes les idées, mais dans l’indifférence générale. « Personne n’attache aujourd’hui autant de valeur à l’écriture que les régimes policiers, remarque Arkadian Porphyritch.

W.G. SEBALD & la cohésion du monde

Depuis un moment je suis Norwich, et ses multiples entrées Sebald. Depuis un moment je me dit qu’il faudrait essayer Sebald. Il y a une quinzaine de jour, de passage chez mon libraire habituel une table Sebald à droite de la porte ; et les Anneaux de Saturne sur la table. Je feuillette, je suis tenté, pour lire dans le ventre du musée, avec vue sur Alechinsky.

Autrefois déjà, dans mon enfance, lorsque du fond de la sombre vallée j’observais ces oiseaux qui, à l’époque, volaient encore en grand nombre dans la clarté du jour déclinant, je m’imaginais que la cohésion du monde n’était assurée que par les lignes qu’ils traçaient dans l’espace aérien.

Et ma confusion était encore accentuée du fait que les panneaux de signalisation, aux embranchements et aux bifurcations, ainsi que je l’avais constaté en cours de route avec une irritation croissante ne portait aucune inscription mais uniquement, à la place des indications de lieux ou de distance, une flèche muette pointant dans telle ou telle direction. Si l’on suivait son instinct, on s’apercevait immanquablement au bout d’un moment que le chemin s’écartait toujours davantage du but que l’on visait.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne

 

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :