Manifeste 1 : Pourquoi associer la géographie et la littérature ?

« En poète l’homme habite sur cette terre ».

C’est ce vers, tiré d’un poème de l’allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843), qui a attiré mon attention sur le fait qu’il y a une relation plus importante que ce qu’on pourrait penser de prime abord entre la poésie / la littérature et la géographie. Cela m’a amené notamment à faire un mémoire de Maîtrise sur le récit de voyage en Italie .
Deux pistes s’étaient, alors présentées à moi. La première consistait à considérer le texte poétique ou littéraire comme pouvant avoir une influence sur l’utilisation de l’espace par les hommes (« A la base de toute culture, il y a une poétique qui est une pratique fondatrice », K. WHITE ). On peut ici donner comme exemple les mythes, les légendes, les idéologies qui peuvent orienter l’action socio-spatiale. Ainsi, l’homme habiterait le monde à travers tout un ensemble de récits et de narrations qui constitue une partie de sa culture. Comment l’espace poétique pourrait-il créer de l’espace physique (poésie à l’origine d’une action dans le monde) ? La seconde piste partait du principe que « l’homme est dans le monde parce qu’il le voit, l’interprète et le raconte » . La littérature est alors considérée comme moment d’action. On peut par exemple considérer ici le passage de l’observation géographique à la littérature, notamment dans les récits de voyage (poésie résultant d’une action dans le monde). C’est cette seconde piste que j’ai choisi.

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Manifeste 2 : Géographie et littérature, réticences ou négligences ?

Un courant de pensée
À première vue, il ne semble pas évident de trouver des rapports entre la géographie et la littérature. Pourtant, et bien que peu explorée, cette relation existe et mériterait qu’on lui accorde plus d’attention. On doit donc, selon Michel Chevalier, « rechercher dans la littérature une source documentaire utilisable par notre discipline », et ce malgré de fréquentes réticences (ou négligences) émises par les géographes.
Jusque dans les années 1970, la fiction était jugée d’un mauvais œil, et bien que quelques rares contributions aient été écrites dans certaines revues, cela restait un phénomène isolé. Peut-être peut-on situer l’émergence d’études géographiques en français prenant pour support la littérature avec la thèse d’A. Bailly dont toute une partie est dédiée à l’image de la ville dans la littérature. Par la suite, un courant de pensée s’instituera : la géographie humaniste. Cette dernière conçoit la littérature comme une source primordiale de témoignage sur l’expérience subjective des lieux.

Un corpus encore restreint
Les rapports entre géographie et littérature n’ont encore suscité qu’un nombre relativement limité d’études ou d’articles. Toutefois certains géographes ont abordé ce thème avec plus ou moins de régularité. Il faut remonter assez loin dans le temps pour pouvoir constituer un corpus qui devienne conséquent du fait de la faible abondance des références. En ce qui concerne cette géographie littéraire, on pourra remarquer une activité plus intense du côté de la Suisse, et particulièrement dans les universités de Lausanne et de Genève, où interviennent  notamment Antoine Bailly, Bertrand Levy et Renato Scariati. On peut aussi mentionner l’intérêt certain que porte Paul Claval à cette question à travers plusieurs ouvrages et notamment dans sa participation au livre La littérature dans ses espaces.
S’il existe donc relativement peu de sources concernant ces relations entre la géographie et la littérature, on peut relever qu’il s’agit le plus souvent d’articles ou d’ouvrages généraux ne proposant pas forcément des pistes de réflexion spécifique. Les thèses abordant cette relation entre géographie et littérature sont encore peu nombreuses.
Parmi tous les ouvrages concernant ce thème et écrits par des géographes, on peut d’abord retenir : Géographie et littérature de Michel Chevalier  et l’article éponyme de Jean-Louis Tissier dans l’Encyclopédie de géographie . Ce sont là des textes généraux sur le lien se tissant entre les deux disciplines concernées. On peut aussi évoquer ici l’article Géographie et littérature dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. On remarquera que cet article n’envisage la littérature que sous la forme du roman en concédant que « la littérature peut servir, conjointement à d’autres documents, de gisement de savoir […] »
Dans un second temps, on peut s’arrêter sur Des romans géographes de Marc Brosseau , Voir la terre, six essais sur le paysage et la géographie de Jean-Marc Besse , L’humanisme en géographie  ainsi que sur le chapitre concernant la littérature dans la thèse La perception de l’espace urbain  d’Antoine Bailly. On peut aussi ranger l’Atlas du roman européen au XIXè siècle dans cette catégorie. Ces études offrent dans des textes plus ou moins longs des approches spécifiques à un ouvrage ou à un style de littérature. On peut ajouter à cela le numéro de la revue Géographie et cultures consacré aux Territoires littéraires .
Enfin, pour les études spécifiques à un auteur, on notera Le pays de Caux de Maupassant, des lieux et des hommes par Armand Frémont  et L’espace existentiel dans la vie et l’œuvre de Hermann Hesse par Bertrand Lévy  ainsi que les articles de Jean-Louis Tissier sur Julien Gracq.  Aussi, on a pu remarquer quelques thèses récentes abordant plus ou moins de front cette relation. On notera ici celle de C. Hancock sur Paris et Londres au XIXe siècle : représentations dans les guides et récits de voyage ainsi que celle de S.Savary, Imaginaires d’une ville: Barcelone par ses paysages: une étude géolittéraire.

Des questionnements nouveaux
On peut dire, bien que cela reste un mouvement encore timide, que le nombre d’études mettant en relation géographie et littérature est aujourd’hui en augmentation. Du coup de nouvelles questions se posent à la géographie quant à ce nouveau terrain d’étude qui accompagne les interrogations liées à la perception et à la représentation du monde. En effet comme le souligne Philippe Gervais-Lambony, en travaillant sur la littérature, on travaille sur la représentation et l’expérience humaine.   La séance organisée récemment par l’Association des Géographes Français a permis d’apercevoir quelques unes de ces interrogations :
– La littérature est-elle un outil géographique ?
– Comment des objets à priori géographiques portent-ils à travers le genre littéraire ?
– Où est la réalité dans cet espace du faux (fictif et factice) ?
Selon Michel Sivignon, écrire est passer du voir au donner à voir . Cet élément de l’écriture géographique revient chez plusieurs interlocuteurs de cette relation géographie-littérature. Selon le même Sivignon, « Les discours des sciences sociales sont incapables de rendre la réalité, il faut un autre type de texte. »  . Pour Marc Brosseau, « La littérature nous rappelle qu’il y a d’autres façons que savantes de parler de l’espace et des lieux. »  Et Henti Desbois de rappeler que la géographie est souvent associée aux disciplines littéraires : « Le projet scientifique avoué de la géographie – construire un système de l’espace habité- se double d’un projet littéraire inavoué : transmettre des représentations convaincantes des territoires. »  En conclusion, on peut citer encore Desbois : « S’intéresser en géographe à la littérature, c’est aussi imaginer pouvoir écrire autrement la géographie […]. »

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