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LES LIGNES DU MONDE – géographie & littérature(s)

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géographie ordinaire

Virginie GAUTIER & le sentiment géographique 2 : les toutes petites différences

Je me suis perdu dans Londres, je n’avais pas le bon plan. Mais j’ai aimé ça. Et puis comme elle me propose de venir causer, je lui dis que je prépare un texte. Une petite lecture. Alors plongée, d’abord, dans Les yeux ouverts, les yeux fermés. Relever, et après couper.

 

Route/paysage/GéoPhy/territoire

J’ai fait une longue route en me jetant sur les chemins dans la campagne inut en courbes traîtres propres à la débandade et aux achoppements. Les champs ratissés. Les cours de ferme. Les bois privés. Les étangs, les étendues muettes. Pressée de dissiper l’énergie, de trancher. Couper à travers champs était presque impossible. Il n’y a plus de fils de fer barbelés, il y des rubans électrifiés qui les délimitent. J’ai vu la tranche des collines qui ont été creusées, ouvertes. J’ai vu la blancheur de l’os, du cartilage calcaire qui, dès l’aube, accroche la lumière. Cette ouverture démesurée, cette douceur, de la lumière blanchie, du versant. En dépit de la vitesse des véhicules, sur la route j’ai pensé au temps, aux siècles nécessaires. J’ai pensé aux hommes. Aux premiers qui s’y installèrent entre le levant et le couchant. À ce long repos du soir sous l’abri des collines. Quelque chose dans le paysage est encore là qui n’a pas changé. Je me dis, finalement, il est important de ne rien faire de trop. On n’est peut-être pas là où l’on croit.

 

Qu’y a t-il à faire d’autre que reprendre sur soi du territoire.

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lieu

Je sais qu’il y a d’autres possibilités, d’autres endroits où aboutir. Que chaque lieu est provisoire. Bras écartés, les mains de chaque côté, les muscles des yeux travaillent à élargir l’angle de vision, à gagner quelques millimètres. Mon corps pour unité de mesure connaît ce qu’il peut franchir, escalader. Et aussi les éloignements incalculables.

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GéoPhy

Elle marche dans une vallée qui s’élargit ou rétrécit. Suit un fleuve plus ou moins. Traverse une carrière. Le lendemain, s’approche de l’eau.

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Lieu/paysage/géographie

C’est drôle, elle se tient en équilibre, au bord d’elle-même comme au bord de l’eau. S’arrête en ce lieu qui n’est pas ceci et qui n’est pas cela. Ramasse par terre une petite branche. Aussitôt ce sont les lignes de fuite qui remontent vers le ciel, le sol qui bascule. Il y a toujours quelque chose qui ne se laisse pas attraper. C’est une question de géographie, de ce qui nous transforme. Elle a pris la forme de la fuite. Oublié les explications, les histoires. S’est laissée approcher. Il n’est pas dit qu’elle ne filera pas entre leurs doigts.

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Paysage/direction

L’autoroute est comme un pont suspendu, à peine accrochée au paysage. Il faudrait passer dessous. Traverser des morceaux de forêts, une voie ferrée, un terrain sûrement interdit d’accès tout le long protégé d’un grillage. Sortir à découvert au ras du fleuve. Atteindre, au bout de ce grand dénivelé, l’eau qui n’est d’aucune couleur sauf celle, boueuse, de la terre, quand le soleil la traverse et qu’apparaissent les grains, les poussières en suspension. Dans ce monde brun où rien ne pèse. Tout flotte et se balance dans un état d’oscillation qu’un rayon de soleil perce un instant à l’oblique, puis quitte. Restituant à la matière son mystère. Aux arbres leurs reflets. Au ciel le sien qui marque le fleuve d’argenté comme une travée de lumière, une raie au milieu des terres. Que j’ai cherchée. Que j’ai suivie. M’attachant à ce clapot, ce courant. Peut-être parce qu’il y avait en bas, avec le fleuve, une direction.

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MicroGéo

Elle note les toutes petites différences.

 

 

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MicroGéo

Dehors la voisine fait le trajet depuis l’arrêt du bus à la porte de sa maison, chargée de provisions qu’elle déplace d’un endroit à l’autre, d’un contenant à un autre depuis le magasin. Répétant les gestes de charger et décharger, jusqu’à leur aboutissement sur la table de la cuisine. La voisine revient des courses. Et c’est tout. Le dire, seulement ça, c’est une vérité qui suffit.

Les yeux ouverts les yeux fermés

 

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Paysage

Il est un pli par où s’enfuit le paysage et, comme sur un lac les vagues longtemps après nous éveillent d’un songe, il est un pli par où revient chaque jour l’aube, nous éveillant d’un songe.

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Paysage

À force d’ajouter de nouveaux paysages, il y a ceux qu’on oublie, qu’on transforme, qui font une empreinte différente. Avec quel étonnement elle les retrouve, obscurcis, mélangés. Y a t-il un avant et un après, elle se le demande.

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Lieu/paysage/espace-son

Mon pas dansé sur un pont, je passe d’un lieu à l’autre, inaperçue. Le passage est ce qui reste. Regarder au-dehors les oiseaux c’est comme écouter une musique qui ne s’arrête pas, qui remplit toujours le paysage. Il y a peu d’endroits déserts, vides absolument. Toujours un cri, un son quelque part. Des craquements de branches. Les souffles des bêtes quand elles approchent.

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Paysage/fleuve

Je cherche un paysage plus grossier, plus sauvage. Il est temps de laisser la vallée derrière moi, le fleuve prévisible descendre seul à l’ouest.

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Direction/ville/centre-périphérie

De pas, d’immeubles, de parkings, de rues. Sans regarder ni réfléchir à aucune direction, sauf à aller plus loin. Dépasser la cité où l’on dort. Dépasser la ville, traverser chaque écorce de sa périphérie. Des jours de fuite lente. Elle longe une nationale. Des jours à découvert le long d’une nationale. Des zones commerciales. Une nuit au commissariat avec l’humiliation.

[…]

Un pas en entraîne un autre, c’est ça. Des espacements apparaissent. Après des journées de pancartes et d’enseignes, de bâtiments en tôle, tout change d’échelle. L’anneau de la périphérie relâche son étreinte. Les routes plus petites. L’herbe des bas-côtés. Les gravillons, la poussière, un nuage. Le cri des corneilles qu’elle prend pour apostrophe chaque fois à son passage.

 

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Ville-campagne

Elle s’est tournée de tous côtés, il n’y avait plus rien qui fut là. Il n’y avait plus rien autour. Elle avait quitté la ville qui est une sorte de réalité, quelque chose de solide. Elle avait pris le risque de disparaître, c’est ça. Elle s’est tournée de tous côtés avant que vienne la nuit plus tranchée. Qu’arrive l’abandon.

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direction/espace-son

Elle a choisi au hasard une direction. Repéré les jours de marché dans les villages. Elle est passée sans trop s’attarder. Les laissant définitivement en arrière, les villages, attachés les uns aux autres. N’ayant ni début ni fin et finissant pas se relier entre eux, en bribes. Fragments de wagons, de pont. Morceaux associés de ciel et de terre, fondus ensemble. Au défilement desquels il n’est plus nécessaire de savoir qui, d’elle, du vent, bouge quoi. Qui se déplace, et pour aller où. Une antenne hissée sur une colline au-dessus d’un troupeau. Des branchages. Un silo. Le long hurlement d’un chien reliant tout à travers la campagne.

 

Virginie Gautier, Les yeux ouverts les yeux fermés

Pierre SENGES & la géographie familière

Je me souviens (on ne peut plus écrire ces 3 mots ensemble, dans cet ordre, on se dit « ça y est tout le monde va penser à Perec, c’est fait, refait & surfait », mais bon, ce sont les mots adéquats) lors de mes études de géographie, les professeurs nous encourageaient à nous perdre, pour essayer de retrouver l’orientation ; ils nous parlaient des médinas propices à la perte de repères occidentaux. Je me souviens, encore plus loin, lors de mes études d’architecture, du chargé de TD au bull-terrier (celui qui bouffait les stylos tombés à terre) qui nous avait faire un travail sur notre quartier, un quartier-espace comme on le percevait ; mon premier travail de géographe, avant de la connaître vraiment la géographie. Voilà ce que me tire cet extrait d’Environs et mesures, où que beaucoup détestent la géographie, mais que tout le monde, inévitablement, en fait.

Géographie étrangement familière (approximation)

Se perdre, se retrouver, se perdre (etc.) : la géographie est familière, étrangement familière – elle l’est même vaguement : méconnaître les frontières a longtemps été le propre de l’homme, naviguer au jugé, se fier aux étoiles selon ce qu’on en sait, avancer dans le brouillard et situer grosso modo Moscou quelque part là-bas, à main droite, vers le pôle Nord (il y neige sur des bonnets d’astrakan). De mauvaises réputations faites au sujet de peuples ignorants incapables de dire par où passent exactement les lignes des tropiques pourraient être généralisées : l’approximation est notre façon d’occuper géographiquement ce monde, même si de temps à autre, par-ci par-là, occasionnellement, la précision devient un jeu ou une aristocratie d’arpenteur, ou une question de stratégie. Le vague relève de la familiarité : ne pas trop savoir où on est c’est parfois se sentir chez soi (supposons), tandis que l’étranger venu de l’autre bout du monde a tout intérêt à savoir avec exactitude où finissent et où commencent les terres.

Une géographie étrangement familière : s’y retrouver familièrement, reconnaître ici ou là des visages, se rassurer de leur présence et s’en servir comme des jalons de son propre territoire, un territoire qui passera pourtant progressivement de chez soi à l’étranger, mais en douceur et sans rupture, en s’avançant dans la pénombre. L’habitant prendrait toute détermination pour une manie de touriste, ou d’urbaniste doté de bien mauvaises intentions : la rue d’à côté est la rue d’à côté, la rue d’en face, la rue d’en face, leurs noms exacts sont affaire de malle-poste, d’avis d’imposition et des querelles de cadastres qu’on déplie sur place pour départager les héritiers. Chez soi et son quartier est ce lieu où l’on règne sans avoir toujours à connaître les latitudes et les longitudes : on y règne approximativement, nonchalamment, avec l’assurance peut-être naïve de n’avoir de compte à rendre à personne. L’exploration du monde par le sédentaire se fait au moyen d’une imagination plus ou moins habile, de ses innombrables et prodigues préjugés, de connaissances tronquées, mal rapportées, mêlées à d’autres, battues comme des cartes ou comme des œufs (au mieux, au pire) : la Chine n’est pas un non-lieu, elle demeure la Chine même sous son déguisement de Chine de légende et de guide de voyage; et les Antipodes composent avec ce qu’ils sont réellement et ce que l’on invente en leur hommage, pour en être digne.

Pierre SENGES, Environs et mesures

Italo CALVINO & le sentiment géographique

C’est déjà pris, le sentiment géographique (cf Chaillou et Le Seuil). Mais c’est bien ça, l’affaire d’ici, faire émerger le sentiment géographique des écrivains. Et dedans les écrivains, Calvino il y est pas mal géographique. Je me souviens (Perec y est aussi dans les références littéraires des géographes) qu’il y a une entrée Calvino dans le dictionnaire géographique Lévy/Lussault. Dommage, il est épuisé ce dico, faudra que je retrouve l’entrée, peut-être l’ai-je photocopiée à l’époque des études de géo, cette entrée ; faudrait replonger dans la géologie -strates & strates- des documents universitaires.

Ville, lieu & non-lieux

J’ai beau me dire qu’il n’y a plus de villes de province, et qu’il n’y en a peut-être jamais eu : chaque lieu communique instantanément avec tous les autres, on ne ressent un peu d’isolement que durant le trajet d’un lieu à un autre, c’est-à-dire quand on n’est dans aucun lieu. Le fait est que moi, justement, je me trouve sans un ici ni un ailleurs, bien repérable comme un étranger aux yeux des non-étrangers, dans la mesure au moins où je les perçois comme tels, avec envie.

Géographie ordinaire

Nous sommes dans une ville où l’on rencontre toujours les mêmes personnes dans la rue ; les visages portent sur eux un poids d’habitude qui se communique à celui qui, comme moi, sans être pourtant jamais venu ici, comprend que ce sont les visages habituels, des traits que le miroir du bar a vus s’épaissir, s’affaisser, des expressions qui se sont chiffonnées, gonflées, soir après soir.

 emboîtements d’échelles

Tu voudrais le jeter hors de la maison, hors du bloc de maisons, hors du quartier, de la communauté, du département, de la région, du territoire national, du Marché commun, hors de la culture occidentale, de la plateforme continentale, de l’atmosphère, de la biosphère, de la stratosphère, du champ de la gravitation, du système solaire, de la galaxie, de l’amas des galaxies, et l’envoyer plus loin encore, au-delà du point limite d’expansion des galaxies, là où l’espace-temps n’est pas encore arrivé, là où il rencontrerait le non-être, et même le non-avoir-été, sans avant ni après, et se perdrait enfin dans la négativité la plus absolue, la plus radicale, la plus incontestable.

lire l’atlas

Au vrai, tu n’avais pas le sentiment que les noms Brigd, Gritzvi aient une sonorité typiquement polonaise. Tu as un bon atlas, très détaillé ; tu consultes l’index : Pëtkwo devrait être une ville importante, Aagd un fleuve ou un lac. Tu les trouves dans un lointain territoire du Nord que les guerres et les traités de paix ont successivement attribués à des Etats différents. Peut-être aussi à la Pologne ? Tu consultes une encyclopédie, un atlas historique ; non, rien à voir avec la Pologne ; cette zone formait entre les deux guerres un Etat indépendant : la Cimmérie, capitale : Örkko ; langue nationale : le cimmérien, de souche botno-ougrienne. L’article « Cimmérie » de l’encyclopédie se termine par des phrases peu consolantes : « Au cours des répartitions territoriales successives décidées entre ses puissants voisins, la jeune nation ne tarda pas à être effacée de la carte ; la population autochtone fut dispersée ; la langue et la culture cimmériennes ne se développèrent plus. »

un tissu de lieux

Les vies humaines forment une trame continue, où toute tentative d’isoler un fragment de vécu qui ait un sens en dehors du reste – par exemple, une rencontre entre deux personnes qui deviendra décisive pour toutes les deux – doit tenir compte du fait que chacun des deux traîne avec lui un tissu de faits, de lieux, d’autres personnes, et que de la rencontre il découlera à nouveau d’autres histoires, qui à leur tour se sépareront de leur histoire commune.)

 

 littérature et vérité du monde

mais la fonction de l’auteur, l’idée que derrière chaque livre il y a quelqu’un qui garantit la vérité de ce monde de fantasmes et fictions, par le seul fait qu’il y a investi sa vérité propre, qu’il s’est lui-même identifié avec cette construction de mots ?

livre vs monde

Ton appartement, c’est le lieu où tu lis : il peut nous dire la place que les livres tiennent dans ta vie, s’ils sont une défense que tu opposes au monde extérieur, un rêve où tu t’absorbes, comme une drogue ; ou au contraire autant de ponts que tu jettes vers l’extérieur, versun monde qui t’intéresse au point que tu veuilles en multiplier et en élargir grâce aux livres les dimensions.

 Tout (le monde)

Les géographes arabes du Moyen Âge, dans leurs descriptions du port d’Alexandrie, rappellent la colonne qui s’élevait sur l’île du Phare, et que surmontait un miroir d’acier où l’on voyait les navires se déplacer jusqu’à une énorme distance : au large de Chypre, de Constantinople, de toutes les terres des Romains. En concentrant les rayons, les miroirs courbes peuvent capter une image du Tout.

 le livre e(s)t le monde

Parfois, je pense à la matière du livre à écrire comme à quelque chose qui existe déjà : pensées déjà pensées, dialogues déjà proférés, histoires déjà arrivées, lieux et atmosphères déjà vus ; le livre ne devrait être rien d’autre qu’un équivalent du monde non écrit traduit en écriture. D’autres fois, en revanche, je crois comprendre qu’entre le livre à écrire et les choses qui existent déjà, il ne peut y avoir qu’une espèce de complémentarité : le livre devrait être la contrepartie écrite du monde non écrit ; sa matière, ce qui n’est pas et ne pourra pas être sans avoir été écrit, et dont ce qui existe éprouve obscurément le manque dans sa propre incomplétude.

Je vois que, d’une façon ou d’une autre, je ne cesse de tourner autour de l’idée d’une interdépendance entre le monde non écrit et le livre que je devrais écrire.

 la continuité de l’espace discontinu

Voler est tout le contraire d’un voyage : ce que tu franchis est une discontinuité, un espace rompu, tu disparais dans le vide, tu acceptes de n’être en aucun lieu, pour une durée qui forme elle aussi une espèce de vide dans le temps ; puis tu reparais, dans un lieu et en un moment sans rapport avec ceux où et quand tu avais disparu. Pendant ce temps, qu’est-ce que tu fais ? Comment occupes-tu ton absence au monde et l’absence du monde à toi ?

 une cartographie de la lecture

Le Directeur Général t’invite à considérer le planisphère accroché au mur. Des couleurs différentes indiquent : les pays où les livres sont systématiquement saisis ; les pays où ne peuvent circuler que les livres publiés ou approuvés par l’Etat ; les pays où il existe une censure rudimentaire, approximative et imprévisible ; les pays où la censure est subtile, savante, attentive aux implications et aux allusions, gérée par des intellectuels méticuleux et perspicaces ; les pays où les réseaux de diffusion sont doubles : un légal et un clandestin ; les pays où il n’y a pas de censure parce qu’il n’y a pas de livres, mais beaucoup de lecteurs potentiels ; les pays où il n’y a pas de livres mais où personne n’en déplore l’absence ; les pays, enfin, où l’on produit tous les jours des livres pour tous les goûts et toutes les idées, mais dans l’indifférence générale. « Personne n’attache aujourd’hui autant de valeur à l’écriture que les régimes policiers, remarque Arkadian Porphyritch.

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