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LES LIGNES DU MONDE – géographie & littérature(s)

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Lignes chantées

Dominique ANÉ et l’espace vécu

Loin de l’océan, tout juste quelques modestes remous dans la retenue d’eau transformée en plage. A l’opposée du pays, du côté de Dijon, avec vue sur quelques vallons caniculaires, on prend le frais dans les églises et les musées. Et je lis derrières les volets tirés cet océan.

 

Je suis né dans la plaine, j’y ai passé de longues années. Quand j’en suis parti, j’aspirais aux reliefs et à la profusion des roches, des végétaux. Puis j’ai vécu au bord de l’océan et me suis rendu compte que j’aimais l’horizontalité, dès lors qu’elle était perturbée par le mouvement des vagues.

Paysage à la fois mouvant et stable, aux emportements comme régulés par la ligne d’horizon. Face à lui, je me sentais arrimé, éprouvant la consistance du sol, et mon propre attachement à celui-ci.

J’évitais de longer les plages à marée basse, qui atténuaient la séparation entre terre et mer, comme la résolution décevante d’une énigme. Ou quand de fortes pluies brouillaient la ligne d’horizon.

J’ai habité ensuite quelque temps dans une ville à l’intérieur du pays. Les voies d’eau qui la traversaient des décennies plus tôt avaient été détournées, en raison des odeurs pestilentielles des canaux en été. De vieilles photos montraient la ville inondée, avec des gens sur des pontons de fortune. À l’époque, j’étais irritable, comme en proie à un manque.

Aujourd’hui, je vis au bord d’un fleuve. Sur l’autre rive, une grue rouillée, des bâtiments à l’abandon, à demi cachés par des arbres. Cette vue m’obsède. Le fleuve isole la rive opposée, en souligne la fixité, l’inutilité des lieux, et passe, dissuadant d’entreprendre quoi que ce soit.

L’avoir sous les yeux m’arrache à moi-même. Les mouvements qui l’agitent sont étrangers aux miens. Je n’ai rien vécu de décisif face à l’eau, pas de rencontre ni de séparation. Comme si elle m’interdisait de tels débordements. Qu’elle aplanissait l’existence. La réduisant à ce seul besoin : la regarder.

Dominique ANÉ, Regarder l’océan

Les villes dans la chanson – Saint-Etienne (Bernard LAVILLIERS)

Je tombe sur cette chanson de Lavilliers, Bernard. Je connaissais la reprise par Raphaël, la voilà par l’interprète original. Petit résumé de la ville de sa jeunesse –c’est quand même ici que poussa tout petit
Cette fleur de grisou à tige de métal– en vers (Allez les vers !). Postulat qu’on est plus particulièrement de sa ville avant d’être de son pays ; c’est vrai que l’on peut parcourir quasi exhaustivement une ville, plus difficilement un pays dont toujours quelque chose nous échappera. La ville et certaines de ses caractéristiques : l’artère principale, les usines, le souterrain, les forges.

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Saint-Etienne

On n’est pas d’un pays mais on est d’une ville
Ou la rue artérielle limite le décor
Les cheminée d’usine hululent à la mort
La lampe du gardien rigole de mon style
La misère écrasant son mégot sur mon coeur
A laissé dans mon sang sa trace indélébile
Qui à le même son et la même couleur
Que la suie des crassier, du charbon inutile

Les forges de mes tempes ont pilonné les mots
J’ai limé de mes mains le creux des évidences
Les mots calaminés crachent des hauts fourneaux
Mes yeux d’aciers trempés inventent le silence
Je me saoule à New York et me bats à Paris
Je balance a Rio et ris à Montréal
Mais c’est quand même ici que poussa tout petit
Cette fleur de grisou à tige de métal

On n’est pas d’un pays mais on est d’une ville
Ou la rue artérielle limite le décor
Les cheminée d’usine hululent à la mort
La lampe du gardien rigole de mon style

Bernard LAVILLIERS

Les villes dans la chanson – Alexandrie (George MOUSTAKI)

Ça fait un moment que j’ai le disque avec le documentaire. Moustaki méditerranéen. J’y apprend que son père tenait la librairie française de la ville, qu’il y a croisé chanteurs en vogues ou princes du désert. Emprunté à la bibliothèque municipale, le disque. Je le mets le temps d’un trajet, une migration pendulaire ligérienne, J’y entends cet Alexandrie.

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Alexandrie

Je vous chante ma
nostalgie
Ne riez pas si je rougis

Mes souvenirs n’ont pas vieillis
J’ai toujours le mal du pays

Ça fait pourtant vingt-cinq années
Que je vis loi d’où je suis né
Vingt-cinq hivers que je remue
Dans ma mémoire encore émue

Les parfums, les odeurs, les cris
De la cité d’Alexandrie
Le soleil qui brûlait les rues
Où mon enfance a disparu

Le chant la prière à cinq heures
La paix qui nous montait au cœur
L’oignon cru et le plat de fève
Nous semblaient un festin de rêve

La pipe à eau dans les cafés
Et le temps de philosopher
Avec les vieux, les fous, les sages
Et les étrangers de passage

Arabes, Grecs, Juifs, Italiens
Tous bons Méditerranéens
Tous compagnons du même bord
L’amour et la folie d’abord

Je veux chanter pour tous ceux qui
Ne m’appelaient pas Moustaki
On m’appelait Jo ou Joseph
C’était plus doux, c’était plus bref

Amis des rues ou du lycée
Amis du joli temps passé
Nos femmes étaient des gamines
Nos amours étaient clandestines

On apprenait à s’embrasser
On n’en savait jamais assez
Ça fait presqu’une éternité
Que mon enfance m’a quitté

Elle revient comme un fantôme
Et me ramène en son royaume
Comme si rien n’avait changé
Et que le temps c’était figé

Elle ramène mes seize ans
Et me les remet au présent
Pardonnez moi si je radote
Je n’ai pas trouvé l’antidote

Pour guérir de ma nostalgie
Ne riez pas si je rougis
On me comprendra j’en suis sûr
Chacun de nous a sa blessure

Son coin de paradis perdu
Son petit jardin défendu
Le mien s’appelle Alexandrie
Et c’est là-bas loin de Paris

Georges Moustaki

Les villes dans la chanson – Amoureux de Paname (RENAUD)

Renaud, le premier chanteur pour grands que j’ai écouté après les chanteurs pour petits. Ses gros mots (« tu pourras en dire aussi quand tu seras poète » disait ma mère). Renaud et son éloge de Paris, références à mai 68 (le disque sort en 75), hauts lieux (symboliques et en même temps physiques (les tours)) dont il revendique le potentiel poétique, la ville bétonnée et les odeurs qu’il assume…

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Amoureux De Paname

Ecoutez-moi, vous les ringards,

écologistes du sam’di soir,
cette chanson-là vaut pas un clou,

mais je la chante rien que pour vous.
Vous qui voulez du beau gazon,
des belles pelouses, des p’tits moutons,
des feuilles de vigne et des p’tites fleurs,
faudrait remettre vos montres à l’heure.Moi, j’suis amoureux de Paname,
du béton et du macadam,
sous les pavés, ouais c’est la plage,
mais l’bitume c’est mon paysage,
le bitume c’est mon paysage.

Ecoutez-moi, vous les ringards,
écologistes des boul’vards,
vos beaux discours y’en a plein l’dos,
y’a du soleil dans les ruisseaux.
La tour Montparnasse elle est belle,
et moi j’adore la tour Eiffel,
y’a plein d’amour dans les ruelles
et d’poésie dans les gratt’ciel.

Moi j’suis amoureux de Paname,
du béton et du macadam,
sous les pavés, ouais c’est la plage,
mais l’bitume c’est mon paysage,
le bitume c’est mon paysage.

Ecoutez-moi, vous les ringards,
écologistes des grands soirs,
la pollution n’est pas dans l’air,
elle est sur vos visages blêmes.
Moi j’aime encore les pissotières,
j’aime encore l’odeur des poubelles,
j’me parfume pas à l’oxygène,
l’gaz carbonique c’est mon hygiène.

Moi j’suis amoureux de Paname,
du béton et du macadam,
sous les pavés, ouais c’est la plage
mais l’bitume c’est mon paysage,
le bitume c’est mon paysage.

(Renaud Séchan)

Les villes dans la chanson – Vaison-la-Romaine (Jean-Louis MURAT)

Bon, Vaison-la-Romaine, j’y suis passé petit, j’y ai joué au ping-pong, c’était l’été il faisait chaud. Du coup pareil pour ma perception de la chanson : je la situe plein été lumière blanche de 14h et chaleur accablante. On n’apprend pas grand chose sur la ville, si ce n’est que le narrateur ne semble pas enthousiaste.

A tout prendre je préfère Ostende mélancolique sous la pluie.

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Immobiles
On a froid
La strychnine
Ça non, non merci

On se casse, oui on se casse de là
Nom de dieu
Où est le paradis
Je veux bien te chanter
Le yellow submarine
Alors plutôt façon Jennifer
Je peux aussi te faire Philippe Lavil
Mais ça ça va te coûter plus cher
Tiens vlà Vaison-la-Romaine …

Old mobile
Nous lâche pas
Le carbu cambouis
Ça non merci

On se casse de là
Nom de dieu
C’est ça le paradis
Je veux bien te chanter
Le yellow submarine
Alors plutôt façon Jennifer
Je peux aussi te faire Philippe Lavil
Mais ça ça va te coûter plus cher
Tiens vlà Vaison-la-Romaine …

C’est pas la pluie
Non ça passera
Explications
Ça non merci

Viens on se casse,
Oui on se casse de là
Oh, nom de dieu
C’est ça le paradis
Je veux bien te chanter
Le yellow submarine
Alors plutôt façon Jennifer
Je peux aussi te faire Philippe Lavil
Mais ça ça va te coûter plus cher
Tiens vlà Vaison-la-Romaine …

(Jean-Louis MURAT)

Les villes dans la chanson – Ostende (Léo FERRE)

En effet, c’est la Belgique. Presque toutes les caractéristiques (ou poncifs, au choix) : les moules, la bière, les frites, la pluie, la mer…
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On voyait les chevaux d’la mer
Qui fonçaient, la têt’la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert…
La barmaid avait dix-huit ans
Et moi qui suis vieux comm’l’hiver
Au lieu d’me noyer dans un verre
Je m’suis baladé dans l’printemps
De ses yeux taillés en amande
Ni gris, ni verts
Ni gris, ni verts
Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !… J’suis parti vers ma destinée
Mais voilà qu’une odeur de bière
De frite(s) et de moul’s marinières
M’attir’dans un estaminet…
Là y’avait des typ’s qui buvaient
Des rigolos, des tout rougeauds
Qui s’esclaffaient, qui parlaient haut
Et la bière, on vous la servait
Bien avant qu’on en redemande…
Oui, ça pleuvait

 

Oui, ça pleuvait
Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !…

On est allé, bras d’ssus, bras d’ssous
Dans l’quartier où y’a des vitrines
Remplies de présenc’s féminines
Qu’on veut s’payer quand on est soûl…
Mais voilà qu’tout au bout d’la rue
Est arrivé un limonaire
Avec un vieil air du tonnerre
A vous fair’chialer tant et plus
Si bien que tous les gars d’la bande
Se sont perdus
Se sont perdus
Comme à Ostende
Et comm’partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !…

Jean-Roger Caussimon / Léo Ferré

Serge REGGIANI & l’amour et la géographie

Parfois tu voyages, tu traverses la Beauce pour rallier Tours à Vernon. Au hasard tu as pris quelques disques, Lambarena, Alan Stivell et Serge Reggiani. On ne t’y reprendra plus : pour voyager en Beauce par temps gris tu emmèneras du rock’n’roll, Luke ou General Electric. Mais en écoutant Reggiani, rien de perdu, tu récupères ce couplet ville & géographie. Entendons confondre comme fondre puisque l’amour c’est de la géographie et inversement.

Madame Nostalgie
Tu pleures sur un nom de ville
Et tu confonds, pauvre imbécile
L’amour et la géographie

G. Moustaki, Madame nostalgie

Dominique ANE & l’endroit qui rattrape le reste

Provins. Y revenir. Ou pas. Ou de loin en loin. Que reste-il des bases. Régulièrement j’éprouverai ce besoin de revisiter « mes bases », comme pour m’assurer de leur existence, [Le lieu n’est plus quand je n’y suis plus] de la mienne, [je suis fait de tous les lieux que j’ai fréquenté] et de l’inanité de ma nostalgie. [le doux souvenir des lieux de l’enfance, lieux formateurs] écrit-il page 52. Un lieu, nous le fuyons. Le lieu, nous le cherchons ; parfois nous le trouvons.

Une ville à deux versants
Haute et basse, m’obsède
Tout m’y est arrivé
Et depuis je décline
Sur tous les tons la tristesse
Qu’elle m’a refourguée.

Rue des Marais, Album L’horizon

Nous passons le reste de l’été dans un hameau en bordure de Bretagne. C’est l’endroit qui rattrape le reste, l’école, Provins, bien qu’ici aussi le temps soit en retard […]. Une mémoire y court, qui n’écrase pas, et je n’imagine pas aimer autant un autre lieu.

J’ai décidé de partir tôt le matin pour arpenter les lieux. Je veux qu’au contact de la réalité mes souvenirs aient le temps de retrouver une consistance que les années ont pu leur ôter. […] En m’invitant, la ville me signifie qu’elle a pris acte de mon existence, indépendamment d’elle.

Je crains que le temps ne me manque pour revoir tous les lieux, comme s’il s’agissait d’établir une topographie définitive de mon passé, de superposer une fois pour toutes le souvenir à une réalité arrêtée […].

Me revient une phrase, lue en couverture d’un manga de Kazuo Kamimura : « Ce qui marque le plus une personne, ce ne sont pas tant ses expériences passées que les paysages dans lesquels elle a vécue. »

Dominique ANE, Y revenir

 

Ridan & la théorie des lieux centraux

Comme je fais 20 minutes de voiture matin et soir, et comme je conduis, je ne peux pas lire. Autrefois la vie parisienne avait cet avantage que je pouvais lire et lire dans le bus, rêvasser aussi en regardant la vi(ll)e par la fenêtre. Comme je suis en voiture, donc, j’écoute de la musique du coup et dans l’USB, en ce moment, il y a Ridan et son Pauvre con. Et dans cette chanson ces vers à résonance Christallerienne (celui de la théorie des lieux centraux)

On vit dans un schéma dans un modèle mathématique
Je ne suis qu’un automate tout devient systématique

Je vis dans un piège à cons tout entouré de sentinelles
Je vis comme un pauvre con et ma fiction devient réelle

Pauvre con, Ridan

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