Avant le déménagement, je prends la pile de livres en retard ; ceux lus et annotés, mais pas encore relevés sur ce site. Cela fait longtemps que je suis Laurent Margantin, depuis les années où je m’intéressais à la géopoétique de Kenneth White. Puis ses textes publiés en ligne, puis ses blogs –un extrait piqué sur La main de sable que j’ai récupéré dans mon petit roman sur la Florence & le lieu géographique-, le foisonnant oeuvres ouvertes. Avec parfois ces croisements, ce cousinage d’intérêt géographique qui se marque notamment dans ce Aux îles Kerguelen. Récit de voyage (fictif, donc devient roman ?). Récit de voyage à la recherche d’un OLOE. Récit de voyage qui me fait écho, je ne sais pourquoi, à l’Equipée de Ségalen.

L’homme qui a rêvé du voyage et l’homme qui voyage n’ont rien en commun. Le premier ignore un jour avant le départ qu’il vivra fatalement des heures difficiles : il a la tête farcie d’images toutes merveilleuses. L’homme qui voyage et vit les heures difficiles a perdu ses images et ne voit que les vagues immenses s’élever autour de lui, il n’entend que le vent s’abattre sur le navire et le secouer. L’homme qui voyage maudit l’homme qui a rêvé du voyage parce qu’il l’a embarqué sur une mer déchaînée. Et il se promet de ne plus jamais rêver de voyages, de tuer le rêveur en lui.

– Attends, tu fais trois mille kilomètres en bateau pour simplement lire ?
– Il faut un bon endroit pour lire. Kerguelen me paraît en être un.

– Alors pourquoi es-tu allé aux Kerguelen ? Un vol pour Paris plus l’hôtel t’aurait coûté moins cher.
– Peut-être, mais il me semble que tout autour, la météo, les paysages, les animaux et même les gens permettent d’atteindre cette concentration. Paris m’est trop connu, plus rien à en tirer. Il fallait un lieu au bout du monde, inconnu.

Mais l’humanité n’a pas disparu, car dans le livre on entend tout : Les hommes, les animaux, les vents de la terre, les vagues de l’océan, le craquement des arbres, et même les songes de tout ce qui vit. Dans le livre, on entend le monde gronder à travers le corps de celui qui écrit, le monde passe par lui, tout passe par lui, jusqu’à l’effondrement de la terre. Les rafales de vent et la pluie contre la cabane, mais en vérité c’est par le livre que ça passe, et par le corps de celui ou celle qui écrit.
J’entends le monde dans le livre, pas une seule voix humaine aux alentours, une voix après l’autre dans le livre, ou plutôt la voix infinie des hommes et de tout ce qui vit sur la terre, à travers la terre.

Laurent MARGANTIN, Aux îles Kerguelen.