EXTINCTION DES DERNIERES SIRENES (vase communicant avec Cécile Portier)

Ce mois-ci, c’est avec la Petite racine de Cécile Portier (merci pour ce texte  & illustrations sologno-tourangeau, quasi miroir géographique du bourg aux 2 chateaux /par rapport/ au Pont de pierres) que vase Les Lignes du monde. Ici-suite l’EXTINCTION DES DERNIERES SIRENES, de l’autre côté mon Parcours jaune.



(cliquez sur les illustrations pour les agrandir)

"Les hommes de science (…) savent parfaitement que le Temps n’est qu’une sorte d’Espace."

H.G. Wells La Machine à Explorer le Temps

J’ai grandi à côté d’une usine. Une belle usine blanche et longue comme un paquebot, séparée de nous seulement par une voie de chemin de fer. C’est l’usine où travaillait mon père. Ils étaient mille à y travailler quand j’étais enfant. Ils sont 118 aujourd’hui, et bientôt ils n’y seront plus, l’usine va fermer.

J’ai grandi là comme à côté d’un long corps, un ventre blanc, posé. L’été, par les fenêtres ouvertes, on l’entendait soupirer. Toutes les minutes elle émettait un souffle : un soulagement, comme si elle se libérait d’une apnée. Je sais maintenant le mécanisme à l’œuvre pour la production de ces soupirs : une pompe, permettant d’alimenter de barbotine les circuits de coulage des moules de bidets, lavabos, éviers, receveurs de douche.

Toujours est-il, l’usine soupirait. C’était un long corps en sieste qui s’étendait sur la ville, depuis son œil, qui était la maison du P.D.G (à l’époque l’usine n’était pas la propriété en cascade de groupes industriels internationaux).

La maison du P.D.G. surplombait le paysage, inatteignable, derrière une rivière que ne permettait plus de traverser le petit pont depuis longtemps en ruine. La maison du P.D.G surplombait nos propres logements, cité appartenant à l’usine, puis l’usine.

En aval, l’usine s’étendait en un long chemin digestif vers le bourg de la ville, déversant à même le fleuve ses eaux usées, et selon le programme d’émaillage, l’eau du Cher se teintait de bleu, d’orange, de rose éteint. Cette empreinte floue sur le paysage, c’était les humeurs de l’usine. Quand on revenait du bourg, en traversant le pont, on regardait de quelle couleur « c’était », comme un présage.

Bien sûr tout cela n’existe plus depuis longtemps. La maison du PDG n’est plus la maison du PDG, la cité a été revendue, maison par maison, une zone d’activité et une voie rapide ont entièrement occupé l’espace amont de l’usine. En aval, plus de trace des humeurs de l’usine : la station d’épuration rend ces choses là discrètes et propres. On n’entend plus non plus l’usine soupirer, ou alors je n’y fais plus attention, quand j’y reviens pour voir mes parents.

Aujourd’hui le long corps de l’usine est comme calcifié, masse de béton blanc, presque vide, prenant place entre deux espaces de stockage : porcelaine utilitaire d’un côté, blocs de marbre du souvenir de l’autre.

On n’entend plus non plus la sirène de l’usine, qui avant appelait les hommes au travail, chaque matin. La sirène de l’usine : une lamentation, l’expression d’une faim impossible à assouvir. J’en avais peur, et en même temps je l’attendais.

Cela fait au moins vingt ans que je ne l’ai plus entendue. Mais il me semble que la sirène ne meurt pour de bon qu’aujourd’hui.

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Voir ici les très belles photographies faites de la Cité et de l’usine par Xavier Schwebel, photographe

Et ici un billet d’un blog d’un militant CGT sur la fermeture de l’usine de Selles-sur-Cher.

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Liste des vases du mois :

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9 réflexions sur “EXTINCTION DES DERNIERES SIRENES (vase communicant avec Cécile Portier)

  1. J’aime bien la transparence de l’écriture derrière le dessin…
    L’article me fait penser à une planche de Sempé avec le patron qui revient au vélo, à la fin, alors que l’ouvrier a sa voiture dans les embouteillages :o)

  2. L’usine, grosse baleine, où le chant de la sirène s’est tu à jamais. L’écriture concise dessine sobrement la ville qui a perdu un souffle de vies.

  3. c’est troublant, même souvenir de la rivière, sa couleur (jaune, rouge…) sous le pont en allant à l’école, mon père travaillant dans l’usine en amont qui fabriquait (et fabrique toujours mais là aussi, aujourd’hui, la rivière a retrouvé sa couleur d’origine, est-ce à dire que la pollution a disparu ?) des tissus pour l’industrie automobile…

  4. Cette humanisation de l’usine, ce corps blanc posé le long des rives, oui, un peu comme un cétacé échoué, et ce fonctionnement des rouages et des écoulements, comme au chevet d’un bon animal domestique, c’est très doux et émouvant. Les disparitions de lieu marquent en creux l’imaginaire des riverains et des passants.

  5. j’aime bien les dessins les photos (certaines d’entre elles m’ont fait penser à cette chanson de mano solo, les gitans), j’aime aussi beaucoup le texte : cette sorte de nostalgie me fait penser (bizarrement ?) aux retraites, aux retraités, à l’espérance de vie des ouvriers de 7 ans et quelques inférieure à celle des cadres… (ce ne sont que des chiffres, piero, me dis-je pour me rassurer)…

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