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LES LIGNES DU MONDE – géographie & littérature(s)

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Portrait de Balzac en géo-graphe (8) : LES GRANDS VOYAGES (1)

Et … Mme Hanska !

Eveline Hanska. Comtesse, née au tout début du 19è siècle (date incertaine) dans ce qui s’appelle alors la Pologne. À cette époque, la Pologne est beaucoup vaste qu’aujourd’hui, elle englobe l’Ukraine. Mme Hanska habite à Wierzchownia, près de Berditcheff, près (à 150 km) de Kiev.

Les textes de Balzac circulent dans la plupart des pays d’Europe, surtout dans son versant Est, et particulièrement dans l’empire russe francophile.

Mais c’est d’Odessa, sur les rives de la Mer noire, qu’elle envoie sa première lettre (de façon anonyme à Balzac. Admiratrice déçue, elle lui fait quelques reproches quant au fantastique de La Peau de chagrin.

Balzac, qui n’a pratiquement pas voyagé hors de France (il vient à peine de découvrir la Suisse) au moment où il reçoit la première lettre de Mme Hanska, s’enflamme pour cette Etrangère (« Pour vous je suis l’étrangère, et la serai toute ma vie ; vous ne me connaître jamais […]. », lettre de Mme Hanska, 7 novembre 1832), et sans connaitre encore la dame il lui écrit :

[…] je vous avouerai que vous avez été pour moi l’objet des plus doux rêves […] je me suis surpris plus d’une fois chevauchant à travers les espaces et voltigeant dans la contrée inconnue où vous, inconnue, habitiez seule de votre race.

Une des 1ères lettres à Mme Hanska

Il s’en suit une longue et riche correspondance qui les mènera aux bouts de l’Europe et au mariage.

 

Depuis le centre de l’Europe vers ses confins

Mme Hanska est une comtesse itinérante. Elle a son pied à terre près de Kiev et des portes aristocratiques ouvertes dans toute l’Europe (ou presque). Elle en profite, voit du pays et fait voyager notre auteur.

Une première fois, elle l’attire à proximité. Juste une petite frontière à franchir. Celle de la Suisse. Une dizaine de jours à la fin du mois de septembre 1833. À Neuchâtel. Première rencontre sous surveillance du mari.

C’est là […] que nous avons envoyé le mari s’occuper du déjeuner. Mais nous étions en vue, et, alors, à l’ombre d’un grand chêne, s’est donner le furtif baiser premier de l’amour.

  1. à Laure Surville, 12 octobre 1833

Parce qu’elle est mariée ! cette belle Madame Hanska, avec Monsieur Venceslas Hanski. Balzac jure d’attendre. Il attend. Presque 17 ans. Ils se marient finalement en mars 1850, à Berditcheff (Ukraine). Cinq mois à peine avant de revenir mourir à Paris.

Puis Balzac retrouve son étrangère de plus en plus loin.

Genève (1833-34),

Vienne (1834, il profite du voyage pour rencontrer quelques mondanités : Lady Jane Elizabeth Digby, favorite de Louis 1er de Bavière, Klemens Metternich, un autre (Balzac en fut aussi) amant de la duchesse d’Abrantès),

Saint-Petersbourg (1843)

l’Allemagne et Naples (1845),

la Hollande et la Belgique (1845)

… puis l’Ukraine(1847-50).

Vienne

Vienne. Le Lys dans la vallée est écrit à plusieurs endroits, sauf dans le lieu où se déroule l’histoire (ou presque, Balzac dit avoir écrit un portrait à Saché).

A propos de personne se plaignant de se retrouver dans le Lys dans la vallée ou reconnaissant Mme Guibodoni Visconti dans Mme de Morsauf, Balzac répond :

Vous savez que j’avais les épreuves à Vienne, et ce portrait a été écrit à Saché,corrigé à La Boulonnière,avant que j’eusse vu Mme de V[isconti].

lettre à Mme Hanska 1er octobre 1836

Vienne, c’est dans cette ville que Balzac envisage sérieusement de travailler à ce roman.

Je me suis juré de faire cette œuvre à Vienne, ou, sinon, de me jeter dans le Danube

lettre à Mme Hanska 25 mai 1835

 

 

Saint-Pétersbourg

L’un des plus singuliers voyage de Balzac est celui vers Saint-Pétersbourg (fin juillet-septembre 1843). Il fait le trajet en bateau –une petite dizaine de jours en partant de Dunkerque sur le Devonshire. Un comte russe (Kisséleff) envisage de « récupérer » Balzac en profitant de son manque chronique d’argent et de sa popularité ici afin qu’il rédige « la contrepartie de l’hostile et calomnieux ouvrage de Mr de Custine. » (Comte Kisséleff, dépêche au ministre des affaires étrangères K. V. Nesselrode, 24 juillet 1843). Il n’en sera finalement rien. Un journal ajoute même que Balzac « a refusé les propositions que lui avaient faites divers éditeurs de publier ses impressions de voyage, n’ayant d’autre but, en s’éloignant, que de goûter un repos nécessité par tant de fatigues… » (Le Corsaire, 28/29 juillet 1843).

Lors de ce voyage, Balzac retrouve donc Madame Hanska qu’il n’avait pas revu depuis 1835. Il lui apporte aussi une lettre pressante du compositeur Liszt. Cette relation Liszt / Hanska attisera la jalousie de Balzac.

Il fait le voyage retour par les terres, traversant notamment les provinces Baltes.

 

L’Italie

C’est l’un des pays où Balzac se rend le plus souvent : il y fait 5 voyages en deux sessions. Tout d’abord 3 séjours en 1836, 1837, 1838 centrés principalement sur le nord de la péninsule (Milan, Turin, Gênes, Venise, Florence). Puis 2 autres séjours en 1845 et 1846, avec Madame Hanska ; ils vont alors plus au sud, atteignant Naples et Rome.

Ma chère Laure, j’éprouve par avance le plaisir que tu goûteras en pensant que ton frère a mis la main à la plume dans la ville des Césars, des papes, et autres. De t’en faire la description, je ne saurais ! Relis Lamennais (Affaires de Rome) et tu en sauras presqu’autant que moi, et que lui. J’ai été reçu avec distinction par n[otre] Saint-Père, et tu diras à ma mère qu’en me prosternant aux pieds du père commun des fidèles dont la pantoufle hiérarchique a été baisée par moi en compagnie d’un podestat d’Avignon (un affreux maire d’une commune de Vaucluse qui s’est réclamé de son ancienne sujétion), j’ai pensé à elle, et je lui rapporte un petit chapelet, de l’invention de Léon XII, beaucoup plus court à réciter que l’ancien et appelé la Corona, lequel est béni par sa S[a] S[ainteté]. J’ai vu tout Rome depuis A jusqu’à Z.

L’illumination du dôme de S[ain]t-Pierre, le jour de Pâques vaut à elle seule le voyage, mais comme on peut en dire autant de la bénédiction donnée urbi et orbi, le S[ain]t-Pierre, du Vatican, des ruines, il se trouve que mon voyage peut compter pour 10. Malheureusement Rome est chère, elle a autant de mendiants que d’habitants, ce qui rend les visites aux palais et aux galeries d’une impossibilité majuscule; aussi me suis-je empressé de la quitter pour revenir à Paris, où je serai vraisemblablement à la fin du mois, car je suis forcé de passer par la Suisse. Le retour par mer est difficile, faute de places, il y a eu 50 000 étrangers à Rome pour la semaine sainte, et tous ces touristes veulent partir à la fois, ce qui rend les routes impraticables. Je vais jusqu’à Gênes, où je mettrai cette lettre à la poste pour éviter le port et le chemin.

lettre à Laure Surville [20 avril 1846.]

Un voyage discret

A l’été 1845, Madame Hanska fait un séjour clandestin en France. Balzac l’accompagne. Ce voyage inclue la Touraine que l’écrivain fait découvrir à sa future femme. 8 des villes traversées font partie de la liste des 23 villes « sacrées » dont Balzac fait état dans une lettre à Mme Hanska à la fin de l’année 1845 (voir zoom).

Les longs séjours en Ukraine en 1847-1848 et 1849-1950 

Si madame Hanska attire Balzac en divers endroits de l’Europe, c’est seulement à la fin des années 1840 qu’il ira chez elle, près de Kiev (l’Ukraine fait, géopolitique complexe suivant les années, partie de la Pologne ou de l’Empire Russe). La comtesse y possède un vaste domaine (20 000 ha de terres, 500 employés (esclaves) et fermiers) et un beau château,

[…] une espèce de Louvre, de temple grec […] dominant une vallée.

Lettre sur Kiew

Coup sur coup, pratiquement, Balzac fait le long voyage : de septembre 1847 à Février 1848, puis d’octobre 1848 à mai 1850. Trajets longs une huitaine de jours et parfois rocambolesques. Balzac évoque le premier (Paris → Wierzchownia) dans la Lettre sur Kiew. Ce récit de voyage écrit à Wierzchownia mi-octobre 1847, est resté à l’état de manuscrit (ce texte devait être publié dans le Journal des Débats), Balzac y rapporte les péripéties rencontrées sur la route.

Ce n’est pas, visiblement, sans appréhension ni sans humour qu’il envisage le voyage !

Quand Diderot, mercier de La Rivière et Napoléon allèrent en Russie, Dieu sait quelles précautions ils prirent ! L’un prit cinquante mille francs, et l’autre cinq cent mille hommes. […] Je vous le dis, dès qu’il s’agit d’aller dans ce pays, qu’on cherche d’illustres exemples ou les plus ordinaires, tout est inquiétant.

Si j’avais été Lamartine ou Victor Hugo j’aurais pu, comme Napoléon, entraîner l’Europe après moi […], mais je fus héroïque à ma manière, je partis seul[…].

Lettre sur Kiew

 

Ainsi il raconte la durée interminable du voyage, les différents modes de transport (chemin de fer, diligence, voiture particulière), parfois surprenants comme, en Pologne, la malle-poste locale, le kibitka :

Je quittais Radziviloff, comblé de bontés, gorgé d’excellent thé, muni du propre coussin de monsieur de Hackel pour attendrir les secousses du kitbitka (sic) dans lequel j’allais voyager. Figurez-vous qu’être tiré à un kitbitka ou à quatre chevaux, c’est tout un. Cette voiture de bois et d’osier, traînée avec une vélocité de locomotive, vous traduit dans tous les os les moindres aspérités du chemin avec une fidélité cruelle… On saute à trois pieds, l’on retombe sur du foin, le cocher ne s’inquiète pas de vous, son affaire est d’aller, la vôtre c’est de vous tenir.

Lettre sur Kiew

 

Tout dans la nuance, rien dans l’exagération (sic !). Balzac dans sa splendeur de voyageur.

Voyage pimenté.

Avec son lot de rencontres, d’anecdotes agrémentés par les difficultés de communication.

Avec les postillons :

Me voilà donc lancé vers Hamm sans codétenu dans les diligences, seul, ignorant tout, même la phrase nécessaire pour demander mes bagages.

Lettre sur Kiew

 

Le voyage fait mériter l’arrivée, la rend plus belle encore. Balzac soulagé de découvrir enfin la propriété de son aimée.

Il écrit une lettre à sa sœur. Résume. Tout dans la nuance, rien dans l’exagération (sic !). Balzac dans sa splendeur de voyageur (bis).

Ma chère sœur,

Je suis arrivé ici sans autre accident qu’une excessive fatigue, car j’ai fait le 1/4 du diamètre de la terre et plus même en 8 jours, sans m’arrêter ni me coucher; si j’avais doublé le chemin, je me serais trouvé par delà l’Hymmalaia. […] Cette habitation est exactement un Louvre, et les terres sont grandes comme nos départements. […] Encore Wierzchownia passe-t-il pour l’habitation la plus luxueuse de l’Ukrayne qui est grande comme la France. On y jouit d’une admirable tranquillité. […] De la frontière européenne à Odessa, c’est comme un même champ de la Beauce. […]

lettre à Laure Surville, Wierzchownia, 8bre [1847]

 

Le château semble être grand comme une ville, Balzac y possède un petit appartement où il travaille encore et encore, malgré une santé déclinante. Et c’est dans l’église Sainte-Barbe de la ville voisine de Berditcheff qu’Honoré de Balzac et Ewa Hanska se marient le 14 mars 1850.

Un peu de polonais et de russes, mais peu de chose de la Pologne, de l’actuelle Ukraine ou même de la Russie dans l’œuvre de Balzac, si ce n’est, donc, cette déjà citée Lettre sur Kiew, seul récit de voyage réel de cet écrivain, qui évoque plus le voyage pour se rendre à Kiev que la ville elle-même.

Il reste donc à Wierzschownia environ 2 ans, mais en deux séjours.

  • 5 septembre – 15 février 1848 : 1er voyage en UKRAINE (via BELGIQUE, ALLEMAGNE, POLOGNE) : Il quitte Paris Gare du Nord le 5 septembre – Bruxelles – Liège – Aix-la-Chapelle – Cologne – Dusseldorf – Hamm – (en train) – Hannovre (en Schnell-post) – Berlin – Breslau – Gleiwitz (en train) – Cracovie (le 9 – en malle-poste) – Pezeworsk – Brody – Radziwiloff – Dubno – Annopol – Jitomir – Berditcheff – Wierzchownia (le 13 septembre). Il reste en Ukraine jusque fin janvier 1848.

Petit re-passage par la France, Paris et la Touraine entre les deux.

  • 19 septembre – 20 mai 1850 (soit 1 an et 8 mois) : 2d voyage en UKRAINE (via ALLEMAGNE et POLOGNE) : Cologne – Cracovie (le 23 septembre) – Wisniowiec (chez le comte André Mniszech) – Wierzchownia (le 2 octobre).

Portrait de Balzac en géo-graphe (7) : ZOOM : Les principaux voyages de Balzac

Tout au long de sa vie d’adulte (1821-1850), Balzac fait une cinquantaine de voyages significatifs, dont une vingtaine (19) à l’étranger.

           

Parmi les destinations françaises (on ne comptabilise pas ici les destinations proches de Paris comme Nemours…), la Touraine est très largement privilégiées avec 15 séjours (dont 9 passent par Saché). Les autres destinations sont le Berry (4), la Normandie (3) et la Bretagne (3, mais il n’entre pas, visiblement, dans la Bretagne profonde).

 

Il séjourne pour la première fois à l’étranger en 1832 (en Suisse avec la Duchesse de Castries). Cette Suisse est une de ses destinations étrangères les plus fréquentes (7 passages, soit des séjours avec des femmes, soit sur le chemin de l’Italie). Dans l’absolu, c’est l’Allemagne (11 ou 12) qu’il fréquente le plus soit en séjours, soit en passage sur le chemin de l’Empire Russe. Le seul pays latin où il se rend est l’Italie (5).

 

Les voyages les plus longs sont les voyages d’Ukraine : il en fait 2 qui durent environ 5 mois et demi pour le premier et 1 an et 8 mois pour le second. A noter qu’il se rend aussi en en Belgique (2 ou 3), en Autriche et en Hollande. Les voyages les plus lointains sont Saint-Pétersbourg (à environ 3000 km de Paris), Wierzchownia (2 fois, environ 2300 km), Naples et Rome (environ 1500 km) et Dresde (environ 1000 km).

 

Si on cumule toutes ces périodes de voyages à l’âge adulte, on peut noter qu’il est absent de Paris au minimum 5 ans et demi durant sa vie adulte (25 mois de voyage en France et 41 mois et demi de voyage à l’étranger, dont le dernier séjour en Ukraine fait 20 mois).

 

On peut remarquer qu’au fil des années les voyages de Balzac sont de plus en plus longs et lointains. Il commence par la France (du nord) dans les années 1820, puis s’ouvre à l’étranger proche dans les années 1830 avant d’atteindre les confins sud (Naples), nord (Saint-Pétersbourg) et est (Wierzchownia) dans les années 1840.

Portrait de Balzac en géo-graphe (5) : POURQU(O)I BALZAC VOYAGE ? – 3

La quête de précisions ou le voyage par procuration

Parfois Balzac a voyagé sans noter. Dans l’ensemble, il prend peu de notes -1 carnet/garde-manger connu- Il observe et met dans un coin de sa mémoire, forcément imparfaite la mémoire et oublieuse ; du coup recours aux amis quand se fait sentir le besoin de renseignements plus précis Dans Illusions Perdues il a doit de décrire Angoulême. Il demande alors à son amie, la précieuse Zulma Carraud

Je voudrais savoir le nom de la rue par laquelle vous arriviez sur la place du Mûrier et où était votre ferblantier ; puis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier et le Palais de Justice et menait à la première maison de M. Bergès ; puis le nom de la porte qui débouche sur la cathédrale ; puis le nom de la petite rue qui mène au Minage et qui avoisine le rempart, qui commence auprès de la porte de la cathédrale, et où était cette grande maison où nous avons entendu quelquefois jouer du piano.

l. à Zulma Carraud [Saché, dimanche 26 juin 1836]

La disposition des rues et quelques sons, cela lui est resté, manquent les noms, ici, à apposer à ces rues.

Cela quand il a voyagé, vu ladite ville.

Ou bien…

Parfois le voyage se fait en pensée. Balzac semble n’être jamais allé à Sancerre ; ce qui ne l’empêche de faire comme si – avec documents supports : Un plan de Sancerre, d’une main inconnue, et des croquis de Balzac, que l’on peut dater de 1836 (notice du roman par Nicole Mozet) -, dans La Muse du département :

Sur la lisière du Berry se trouve au bord de la Loire une ville qui par sa situation attire infailliblement l’œil du voyageur. Sancerre occupe le point culminant d’une chaîne de petites montagnes, dernière ondulation des mouvements de terrain du Nivernais. La Loire inonde les terres au bas de ces collines, en y laissant un limon jaune qui les fertilise, quand il ne les ensable pas à jamais par une de ces terribles crues également familières à la Vistule, cette Loire du Nord. La montagne au sommet de laquelle sont groupées les maisons de Sancerre, s’élève à une assez grande distance du fleuve pour que le petit port de Saint-Thibault puisse vivre de la vie de Sancerre. Là s’embarquent les vins, là se débarque le merrain, enfin toutes les provenances de la Haute et de la Basse-Loire. […] Excepté la partie de Sancerre qui occupe le plateau, les rues sont plus ou moins en pente, et la ville est enveloppée de rampes, dites les Grands Remparts, nom qui vous indique assez les grands chemins de la ville. Au delà de ces remparts, s’étend une ceinture de vignobles. Le vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du pays qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet, et assez semblables aux produits de la Bourgogne pour qu’à Paris les palais vulgaires s’y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets parisiens une rapide consommation, assez nécessaire d’ailleurs à des vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans. Au-dessous de la ville, sont assis quelques villages, Fontenay, Saint-Satur qui ressemblent à des faubourgs, et dont la situation rappelle les gais vignobles de Neufchâtel en Suisse. La ville a conservé quelques traits de son ancienne physionomie, ses rues sont étroites et pavées en cailloux pris au lit de la Loire. On y voit encore de vieilles maisons. La tour, ce reste de la force militaire et de l’époque féodale, rappelle l’un des siéges les plus terribles de nos guerres de religion et pendant lequel les Calvinistes ont bien surpassé les farouches Caméroniens de Walter Scott.

Ou bien…

Balzac n’est jamais allé en Norvège, ce qui ne l’empêche pas de faire une description qui semble tout droit inspirée de l’encyclopédie et de l’observation d’une carte :

A voir sur une carte les côtes de la Norwége quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du  Nord ? qui n’a rêvé les majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grèves par cette multitude de criques, d’anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble et qui toutes sont des abîmes sans chemins ? Ne dirait-on pas que la nature s’est plu à dessiner par d’ineffaçables hiéroglyphes le symbole de la vie norwégienne, en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d’un immense poisson ? car la pêche forme le principal commerce et fournit presque toute la nourriture de quelques hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers. Là, sur quatorze degrés de longueur à peine existe-t-il sept cent mille âmes. Grâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que réservent aux voyageurs ces pics de la Norwége, dont le nom donne froid déjà, leurs sublimes beautés sont restées vierges et s’harmonieront aux phénomènes humains, vierges encore pour la poésie du moins qui s’y sont accomplis et dont voici l’histoire.

Lorsqu’une de ces baies, simple fissure aux yeux des eiders, est assez ouverte pour que la mer ne gèle pas entièrement dans cette prison de pierre où elle se débat, les gens du pays nomment ce petit golfe un fiord, mot que presque tous les géographes ont essayé de naturaliser dans leurs langues respectives. Malgré la ressemblance qu’ont entre eux ces espèces de canaux, chacun a sa physionomie particulière : partout la mer est entrée dans leurs cassures, mais partout les rochers s’y sont diversement fendus, et leurs tumultueux précipices défient les termes bizarres de la géométrie : ici le roc s’est dentelé comme une scie, là ses tables trop droites ne souffrent ni le séjour de la neige, ni les sublimes aigrettes des sapins du nord ; plus loin, les commotions du globe ont arrondi quelque sinuosité coquette, belle vallée que meublent par étages des arbres au noir plumage. Vous seriez tenté de nommer ce pays la Suisse des mers. Entre Drontheim et Christiania, se trouve une de ces baies, nommée le Stromfiord. Si le Stromfiord n’est pas le plus beau de ces paysages, il a du moins le mérite de résumer les magnificences terrestres de la Norwége, et d’avoir servi de théâtre aux scènes d’une histoire vraiment céleste.

La forme générale du Stromfiord est, au premier aspect, celle d’un entonnoir ébréché par la mer. Le passage que les flots s’y étaient ouvert présente à l’oeil l’image d’une lutte entre l’Océan et le granit, deux créations également puissantes : l’une par son inertie, l’autre par sa mobilité. Pour preuves, quelques écueils de formes fantastiques en défendent l’entrée aux vaisseaux. Les intrépides enfants de la Norwége peuvent, en quelques endroits, sauter d’un roc à un autre sans s’étonner d’un abîme profond de cent toises, large de six pieds. Tantôt un frêle et chancelant morceau de gneiss, jeté en travers, unit deux rochers. Tantôt les chasseurs ou les pécheurs ont lancé des sapins, en guise de pont, pour joindre les deux quais taillés à pic au fond desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige vers la droite par un mouvement de serpent, y rencontre une montagne élevée de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer, et dont les pieds forment un banc vertical d’une demi-lieue de longueur, où l’inflexible granit ne commence à se briser, à se crevasser, à s’onduler, qu’à deux cents pieds environ au-dessus des eaux. Entrant avec violence, la mer est donc repoussée avec une violence égale par la force d’inertie de la montagne vers les bords opposés auxquels les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le Fiord est fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts, d’où tombe en cascades une rivière qui à la fonte des neiges devient un fleuve, forme une nappe d’une immense étendue, s’échappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d’antiques mélèzes, aperçus à peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe, ces arbres reparaissent bientôt à sa surface, s’y marient, et construisent des îlots qui viennent échouer sur la rive gauche, où les habitants du petit village assis au bord du Stromfiord, les retrouvent brisés, fracassés, quelquefois entiers, mais toujours nus et sans branches. La montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la mer et à sa cime ceux des vents du nord, se nomme le Falberg. Sa crête, toujours enveloppée d’un manteau de neige et de glace, est la plus aiguë de la Norwége, où le voisinage du pôle produit, à une hauteur de dix-huit cents pieds, un froid égal à celui qui règne sur les montagnes les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer, s’abaisse graduellement vers l’est, et se joint aux chutes de la Sieg par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse venir que des bruyères et des arbres souffrants. La partie du Fiord d’où s’échappent les eaux, sous les pieds de la forêt, s’appelle le Siegdalhen, mot qui pourrait être traduit par le versant de la Sieg, nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg est la vallée de Jarvis, joli paysage dominé par des collines chargées de sapins, de mélèzes, de bouleaux, de quelques chênes et de hêtres, la plus riche, la mieux colorée de toutes les tapisseries que la nature du nord a tendues sur ses âpres rochers. L’oeil pouvait facilement y saisir la ligne où les terrains réchauffés par les rayons solaires commencent à souffrir la culture et laissent apparaître les végétations de la Flore norwégienne. En cet endroit, le golfe est assez large pour que la mer, refoulée par le Falberg, vienne expirer en murmurant sur la dernière frange de ces collines, rive doucement bordée d’un sable fin, parsemé de mica, de paillettes, de jolis cailloux, de porphyres, de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la rivière, et de débris marins, de coquillages, fleurs de la mer que poussent les tempêtes, soit du pôle, soit du midi.

Observer les gens, aussi

 

Choses, paysage, Balzac observe. Les gens aussi sont un objet d’étude ; caractères & physiques. Toutefois sans concession. Si la Touraine est pour lui le plus beau pays du monde, une région où il aimerait (malgré une enfance qui n’y fût pas particulièrement heureuse) s’installer.

La Touraine est cependant bien belle en ce moment. Il fait une chaleur excessive, qui fait fleurir les vignes. Ah mon Dieu, quand aurais-je une petite terre, un petit château, un petit parc, une belle bibliothèque, et pourrai-je habiter cela sans ennuis en y logeant l’amour de ma vie;

lettre à Mme Hanska Saché, juin 1836

Néanmoins il en critique régulièrement les habitants, de façon crue dans ses lettres :

Oh si vous saviez ce que c’est que la Touraine !… On y oublie tout. Je pardonne bien aux habitants d’être bêtes, ils sont si heureux ! Or vous savez que les gens qui jouissent beaucoup sont naturellement stupides.

lettre à V. Radier, 1830

Avec à peine plus de rondeurs dans certains de ses romans, on les retrouve ces tourangeaux.

Quant à la fainéantise [des tourangeaux], elle est sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire : — Tourangeau, veux-tu de la soupe ? — Oui. — Apporte ton écuelle ? — Je n’ai plus faim. Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d’un pays où jamais ne pénètrent les armes de l’étranger, qu’est dû le mol abandon de ces faciles et douces mœurs. A ces questions, nulle réponse.

L’Illustre Gaudissart

Balzac profite de ses voyages pour observer les lieux, donc, mais aussi les personnes pour parfois les réutiliser dans ses romans. Entre autres, des connus, pensons à George Sand qui se retrouve de son plein gré dans la Félicité des Touches de Béatrix ; des proches, pensons à l’héroïne malheureuse de La Maison du chat qui pelote qui tient de sa sœur Laurence ; pensons aux italiens de Massimilia Doni

Portrait de Balzac en géo-graphe (4) : POURQU(O)I BALZAC VOYAGE ? – 2

Plus historien (et géographe) que romancier

S’il ne semble pas particulièrement priser le voyage, Honoré de Balzac en reconnait tout de même certains bienfaits. Il admet notamment que le voyage ouvre l’esprit à de nouveaux horizons. Lors d’un voyage à Aix les Bains, en 1832, Balzac écrit à son amie Zulma Carraud :

 le voyage m’agrandit les idées. (l. à Z. Carraud, 1832)

 

Balzac, dans son œuvre, dans ce qui deviendra au début des années 1840 La Comédie humaine, a le souci de se poser en historien des mœurs.

 L’auteur s’attend à d’autres reproches, parmi lesquels sera celui d’immoralité ; mais il a déjà nettement expliqué qu’il a pour idée fixe de décrire la société dans son entier, telle qu’elle est : avec ses parties vertueuses, honorables, grandes, honteuses, avec le gâchis de ses rangs mêlés, avec sa confusion de principes, ses besoins nouveaux et ses vieilles contradictions. Le courage lui manque à dire encore qu’il est plus historien que romancier, d’autant que la critique le lui reprocherait comme s’il s’adressait une louange à lui même […].

préface à l’édition Werdet de 1838 de La Femme supérieure

Décrire la société, ses personnes, et ses paysages.

Du coup il mémorise les lieux qu’il visite, il en nourrit son inspiration et transpose certains décors dans ses romans. Il observe jusqu’aux détails :

ici la frise d’un papier peint détail de la maison (pris à Saché et déposé dans la pension Vauquer du Le Père Goriot),

Rien n’est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée de filets d’or effacés à demi, que l’on rencontre partout aujourd’hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à hauteur d’appui. Le surplus des parois est tendu d’un papier verni représentant les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d’entre les croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d’Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel la misère les condamne.

 

ici un linteau détail de la rue (à Guérande dans Béatrix),

Auprès de l’église de Guérande se voit une maison qui est dans la ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du passé […]. Au bout d’une ruelle silencieuse, humide et sombre, formée par les murailles à pignon des maisons voisines, se voit le cintre d’une porte bâtarde assez large et assez haute pour le passage d’un cavalier, circonstance qui déjà vous annonce qu’au temps où cette construction fut terminée les voitures n’existaient pas. Ce cintre, supporté par deux jambages, est tout en granit. La porte, en chêne fendillé comme l’écorce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous énormes, lesquels dessinent des figures géométriques. Le cintre est creux. Il offre l’écusson des du Guaisnic aussi net, aussi propre que si le sculpteur venait de l’achever. (H. de Balzac, Béatrix)

 

ici une vieille maison qu’il situe à Saumur (Eugénie Grandet),

Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d’un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l’étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à l’originalité qui recommande cette partie de Saumur à l’attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons, sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures bizarres et qui couronnent d’un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la plupart d’entre elles. Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d’un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par l’action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui semblent trop légers pour le pot d’argile brune d’où s’élancent les œillets ou les rosiers d’une pauvre ouvrière. Plus loin, c’est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloches, la gloire de son échevinage oublié. L’Histoire de France est là tout entière.

 

ici la tour de la ville d’Issoudun (dans La Rabouilleuse)

Quand Richard construisit la Tour d’Issoudun, il la planta, comme il a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments de trois âges. La tour de Richard-Coeur-de-Lion se trouve donc au sommet d’un cône dont la pente est de toutes parts également roide et où l’on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu de mots l’attitude de cette tour, on peut la comparer à l’obélisque de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d’Issoudun, qui recélait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l’artillerie au passage du Mont Saint-Bernard.

Portrait de Balzac en géo-graphe (3) : POURQU(O)I BALZAC VOYAGE ? – 1

Différentes choses amènent Balzac à se mettre en mouvement physique pour aller ailleurs, pour sortir de ses textes et de Paris.

Premiers voyages

L’un de ses premiers voyages est celui de Vendôme, en 1807. Il y est envoyé en pension dans un collège aux conditions drastiques.

à 6 ans 1/2, j’ai été envoyé à Vendôme, j’y suis resté jusqu’à 14 ans, en 1813, n’ayant vu que 2 fois ma mère.

Il se sent abandonné par sa mère, donc (et a gardé suite à cela des relations houleuses avec elle). Cet épisode de sa vie est à la base à son roman Louis Lambert (l’histoire d’un jeune homme aux aspirations philosophiques et malheureux au collège de Vendôme…). Enfermé dans ce collège, le protagoniste voyage plus en imagination qu’en réalité :

 « Souvent, me dit-il, en parlant de ses lectures, j’ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme l’insecte qui flotte au gré d’un fleuve sur quelque brin d’herbe. Parti de la Grèce, j’arrivais à Rome et traversais l’étendue des âges modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures d’un mot ? »

Louis Lambert

 

Les voyages suivants seront pour aller à Bayeux, chez sa sœur Laure et à Fougères pour se documenter en vue de la rédaction des Chouans, le roman qui le lance en littérature.

La chose la plus anecdotique

Il y a la distraction

En ce moment, un voyage de deux mois en Belgique, je ne sais où, rafraîchirait ma cervelle embrasée, fatiguée, me rendrait des forces au ] retour, et je n’ai ni l’argent ni le temps nécessaires pour ] l’accomplir. Voilà cinq ans que je n’ai voyagé, et le voyage est ma seule distraction.

lettre à Théodore Dablin, 1830

Lorsqu’il est déplacé, voyagé, il arrive à Balzac de prendre le temps de jouer. Mettons Saché en Touraine, chez ses amis les Margonne, il s’annonce en joueur

Je me fais une fête de ces 2 jours de congé à Saché, je compte vous dépouiller de 1fr.50 au tric-trac de 100 fiches au wisth (sic).

lettre à Jean de Margonne, Passy, 9 juin 1847.

Mais cette destination est avant tout studieuse (il y travaille au Père Goriot, Illusion Perdues, César Birotteau…). Notons par ailleurs que Balzac n’est pas un grand joueur et que ses célèbres dettes sont des dettes d’affaires (il avait les lubies, nous le verrons, mais pas le talent pour ces choses là).

 

La chose la plus laborieuse

 

Il y a la recherche du calme et de l’éloignement de Paris, de ses sollicitations et des créanciers.

Fais répondre à tous ceux qui viendront te demander de l’argent que je suis en voyage et que je serai de retour au 15 août.

Lettre à Mme Balzac, Saché, 6 juillet 1832

Écrire dans une petite chambre situé au cœur d’un débris de château dans le creux d’un vallon solitaire qu’il quitte à regret, voilà une autre bonne raison de retrouver sa Touraine natale, ou de se rendre chez des amies/amantes à Angoulême (La Poudrerie) ou à Issoudun chez Zulma Carraud, à La Bouleaunnière, près de Nemours chez Laure de Berny.

« Votre lettre est venue me trouver en Touraine, où j’ai été me réfugier pour achever trois ouvrages que je dois donner avant de pouvoir voyager ; je ne suis qu’à une soixantaine de lieux de vous… n’est-ce pas tentant ?… N’étaient les travaux commencés et dont témoignera la goutte de café tombée sur cette page, je serais déjà à la Poudrerie. »

lettre à Zulma Carraud – Saché, 2 juillet 1832

Il ne s’empêchait pas, lors de ses déplacements, de travailler hors de ces « bureaux » plus ou moins officiels. Comme ses personnages sont souvent la combinaison de plusieurs personnes, ses manuscrits sont la combinaison de plusieurs lieux d’écriture. D’autant que par ses épreuves corrigées parfois multiples et par ses reprises (à même les ouvrages) nombreuses et espacées dans le temps, peu de textes finis ont été écrits, composés, corrigés au même endroit. Un extrait de lettre à Madame Hanska évoque cela. Balzac doit faire face à des personnes qui se reconnaissent dans des personnages du Lys dans la vallée.

Ne dit-on pas que j’ai peint madame Visconti ? Voilà à quels jugements nous sommes exposés. Vous savez que j’avais les épreuves à Vienne, et ce portrait a été écrit à Sache, corrigé à la Bouleaunière, avant que j’eusse vu madame de Visconti.

Lettre à Madame Hanska, 1er octobre 1836

Balzac fuit les créanciers et les mondanités lorsqu’il vient en province. Ce calme est aussi l’éloignement des révolutions. En 1830 comme en 1848, alors que Paris s’agite et le déconcentre, Balzac séjourne à Saché. Il résume tout ce qui l’empêche d’écrire (seuls les créanciers ne sont pas évoqué) dans une lettre : rue / politique / spectacles / amis.

Je pars pour Saché, parce que, quoi qu’on fasse, les agitations de la rue et de la politique agissent sur vous, à Paris ; on n’y a pas le calme de l’esprit, malgré le calme des lieux ; il faut sortir, on va au spectacle, on voit des amis sur le boulevard, on cause, on entend le rappel, on s’inquiète ! à Saché, rien de tout cela. Je serai devant ma besogne, sans distraction.

lettre à ? Vendredi [2 juin] 1848

D’où sa volonté de s’éloigner régulièrement de la capitale pour par exemple se retrouver moine de la littérature à Saché.

je suis venu me réfugier  ici au fond d’un château comme dans un monastère […].

lettre à Z. Carraud, 1831

Portrait de Balzac en géo-graphe (2) : Balzac et le voyage

(résumé des épisodes suivants)

J’ai tout vu en amateur et en poète

Voyage de Paris à Java

Disons le voyage. Être en mouvement vers ailleurs, ou, être ailleurs.

Balzac voyage, pour retrouver Mme Hanska, l’amour de [s]a vie ; pour affaires ; pas pour se documenter particulièrement pour ses romans, même s’il place dans certains romans des voyages qu’il vient de faire : Guérande dans Béatrix, Le Croisic dans Un drame au bord de la mer, la Grande Chartreuse dans Le Médecin de campagne… Peut-être, un des rares, pour Le Dernier chouan ou la Bretagne en 1800, il se déplace à Fougères, chez l’ami Pommereul, pour se documenter. Peut-être qu’aussi pour Le Député d’Arcis, il y va à Arcis. Pour les affaires donc, pour celles des autres (l’Italie pour le compte de la Comtesse (et amante) Guidoboni-Visconti), pour les siennes, vers la Sardaigne et une mine d’argent qu’il voudrait exploiter (mais finalement non) en passant par la Corse de l’admiré Napoléon.

Ce qui fait voyager Balzac, ce sont les femmes, le plus souvent. Les amies telle Zulma Carraud qu’il retrouve à Angoulême ou Issoudun, les autres amantes ou les prétendues (respectivement Mme de Berny en Touraine puis en bateau sur la Loire jusqu’à Nantes, Mme de Castrie en Suisse) et surtout Mme Hanska pour laquelle il traverse plusieurs fois l’Europe, vers le Nord et Saint-Pétersbourg (en bateau notamment à travers les mers septentrionales du continent, vers Berlin ou Vienne, vers la Suisse (plusieurs fois les amants se retrouvent à la barbe de M. Hanski cocu), vers l’est et Wierzchownia (une dizaine de jours de voyage alternant trains et voitures à cheval).

Si Balzac voyage, il n’écrit ni ne décrit ses voyages (mais il réutilise ce qu’on appellera des micros-voyages comme celui qu’il fait faire à Felix dans Le Lys dans la vallée). De Venise 3 lignes pour dire que c’est beau, en gros, par exemple. Juste un voyage vers l’aimée, la Lettre sur Kiew restée inédite à l’époque. Et une affabulation, le Voyage de Paris à Java (où il n’est bien entendu jamais allé).

Il faisait si beau, que pour ne pas donner de soupçons, je vais flâner dans le paysage […].

Un début dans la vie

Portrait de Balzac en géo-graphe (1) : Ouverture

Honoré de Balzac (1799-1850) est connu pour ses grands romans (Le Père Goriot, Eugénie Grandet, La Peau de chagrin ou encore Le Colonel Chabert), est aussi souvent connu pour sa Comédie humaine (qui regroupe à peu près l’ensemble de ses romans et nouvelles). Tout cela est très parisien et un peu provincial ; très peu d’exotisme là-dedans (entendons de façon très restrictive par exotisme le fait de franchir les frontières du pays). Si l’on cherche ces outre-frontières, il faut principalement descendre dans le classement de la Comédie humaine, aller du côté des numéros 100 à 130, dans les Études philosophiques (alors la Norvège, l’Italie, l’Allemagne…), ou alors carrément sortir de cette Comédie humaine, aller dans les ouvrages satellites (alors Java ou l’Ukraine).

Balzac n’est pas connu comme un écrivain voyageur, donc. Pourtant l’époque est à la mode du récit de voyage. Beaucoup d’écrivains s’y frottent, -au XIXè siècle la plupart des écrivains français ont relaté dans certaines de leurs œuvres leurs souvenirs de voyages- dont certains écrivains proches de Balzac. Théophile Gautier (1811-1872, probablement un des meilleurs amis de Balzac) publie par exemple Voyage en Espagne en 1843, Zigzags, en 1845, contient Un Tour en Belgique, ainsi qu’un Voyage pittoresque en Algérie en 1845, L’Orient, Voyage en Russie, Voyage en Italie… Honoré de Balzac compte sur lui pour l’accompagner en Italie, justement en 1837 et écrire un pendant italien au Voyage en Belgique. Finalement, Gautier est retenu par ses obligations de critique et ne fait pas le voyage. George Sand est elle aussi adepte du genre, parfois plus lointain et relativement dramatique (Un hiver à Mallorque (1842), parfois voyages immédiats (Promenades autour d’un village (1857), Parfois voyageuse déplacée et contrainte (Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871). Pour n’en citer que trois. Notons aussi que les ainés ont relaté eux aussi leur voyages : Stendhal (Rome, Naples et Florence, 1817), Lamartine (Voyage en Orient, 1835).

Genre en vogue et rémunérateur ; mais littérature facile, peut penser Balzac.

D’ailleurs, suivons Marie-Eve Thérenty, « Le seul personnage d’écrivain voyageur dans La Comédie humaine est Chodoreille (Les Comédiens sans le savoir) », personnage moqué. «  Cet écrivain-voyageur au nom ridicule, est […] entraîn[é] [par Bixiou] dans un parcourt labyrinthique à travers Paris grâce à quelques compliments creux qui fonctionnent comme autant d’appâts (« ton livre est plein de mots », « c’est écrit »).[i] »

Une certaine idée balzacienne du récit de voyage

Balzac ne souscrit pas à cette mode. Dans son seul récit de voyage réel (très tardif par ailleurs, puisqu’écrit à la fin des années 1840) il annonce en ouverture :

« Si je n’avais pas des choses extrêmement curieuses à vous écrire, je ne prendrais pas la peine de vous adresser une lettre et de vous parler d’un de mes voyages. On a, dans ces derniers temps, tellement abusé de l’idée, du fait voyage, que j’avais résolu de ne jamais rien publier, de même que je ne disais rien des pays que j’ai visités : d’abord pour ne pas être vulgaire, puis pour ne pas parler de moi, le je étant le pronom le plus ennuyeux que je sache pour un lecteur ; ensuite, je suis extrêmement gai, rieur, et le public ne croit jamais ceux qui écrivent à la façon de l’exquis abbé Galiani… »

Lettre sur Kiew

Donc Balzac n’écrit pas de récits de voyages, ne semble pas particulièrement aimer voyager.

Au fait ! Au fait ! au but du voyage ; gommons le déplacement, semble-t-il dire dans son unique récit de voyage terminé et imaginaire, Le voyage de Paris à Java, qui est surtout, contrairement à ce qu’annonce le titre, un voyage à Java, ou disons un voyage par là-bas (car Balzac et l’approximation de la géographie lointaine).

– Permettez-moi de supprimer toutes les niaiseries empreintes de personnalité par lesquelles mes devanciers commencent leurs relations. Pour abréger, lancez-vous sur-le-champ à travers l’Océan et les mers d’Asie, franchissez les espaces sur un brick assez bon voilier, et venons rapidement au fait : à Java, à mon île de prédilection… Si vous vous y plaisez, si mes observations vous intéressent, vous aurez économisé les ennuis de la route.

Voyage de Paris à Java

Pour lui le voyage ne constitue pas une priorité et semble être un peu la roue de secours de la diligence. Et puis le voyage n’est pas compatible avec l’écriture ; “Ce qui l’empêche de voyager est le manque d’argent, et ce qui l’empêche d’écrire est le voyage.”[i] Donc

Je voyage quand il m’est impossible de réveiller mon cerveau abattu, quand je reviens, je m’enferme et je travaille nuit et jour […].

lettre à Mme Hanska, 19 juillet 1837

Pourtant Balzac a beaucoup voyagé. Il a pris l’habitude de de fuir Paris et ses soucis professionnels, de rendre visite à des amis en province ou pour partir à l’étranger (Italie, Suisse, Allemagne, Ukraine…).

 ————–

[i] M.-E. Thérenty, Itinéraires d’écrivains et récits de voyage dans La Comédie humaine, pourquoi Balzac n’a t’il pas écrit de récit de voyage ? (M.-. Thérenty), dans Balzac voyageur, 2004.

Thomas BERNHARD & la lecture-paysage

De temps à autre lire Bernhard. Côté répétitif & intensité. Le premier lu de lui, Les Manges-pas-cher, je l’ai lu en même temps que des livres du Nouveau roman. J’avais trouvé une certaine parenté. Ces Maîtres anciens, ça se passe dans un musée, je l’ai lu dans un musée, sans préméditation mais avec environnement propice à la concentration. Paysage & lecture / voyage d’admiration, voilà 2 thèmes abordé ici.

Paysage & lecture

Mieux vaut lire douze lignes d’un livre avec la plus grande intensité, donc de les pénétrer entièrement, comme on peut le dire, que de lire tout le livre comme le lecteur ordinaire qui, à la fin, connaît aussi peu le livre qu’il a lu que le passager d’avion le paysage qu’il survole. Il n’aperçoit même pas les contours. C’est ainsi que les gens lisent aujourd’hui, à la hâte, ils lisent tout et ne connaissent rien. J’entre dans un livre et je m’y installe tout entier, rendez-vous compte, dans une ou deux pages d’un ouvrage philosophique comme si je m’apprêtais à entrer dans un paysage, une nature, l’agencement d’un Etat, un détail de la Terre si vous voulez, afin de pénétrer à fond et non pas mollement, sans ardeur, ce détail de la Terre, de l’approfondir et ensuite, l’ayant approfondi, de déduire l’ensemble aussi complètement que j’en suis capable.

Voyage d’admiration

La véritable intelligence ne connaît pas l’admiration, elle prend connaissance, elle, respecte, elle estime, c’est tout, a-t-il dit. Les gens vont comme avec un sac à dos rempli d’admiration dans toutes les églises et dans tous les musées, et c’est pourquoi ils ont toujours ce maintien courbé, répugnant, qu’ils ont bien tous dans les églises et dans les musées, a-t-il dit. Je n’ai encore jamais vu personne entrer tout à fait normalement dans une église ou dans un musée et le plus répugnant, c’est d’observer les gens à Cnossos ou à Agrigente, lorsqu’ils sont arrivés au bout de leur voyage d’admiration, car les gens ne font pas d’autre voyage qu’un voyage d’admiration, a-t-il dit. L’admiration rend aveugle, a dit Reger, hier, elle rend l’admirateur stupide. La plupart des gens, une fois qu’ils sont entrés en admiration, ne sortent plus de l’admiration et en deviennent stupides. La plupart des gens sont stupides pendant toute leur vie, du seul fait qu’ils admirent. Il n’y a rien à admirer, a dit Reger, hier, rien, rien du tout. Parce que le respect et l’estime sont trop difficiles pour les gens, ils admirent, cela leur coûte moins cher, a dit Reger. L’admiration est plus facile que le respect, que l’estime, l’admiration est le propre de l’imbécile, a dit Reger. Seul l’imbécile admire, l’intelligent n’admire pas, il respecte, estime, comprend, voilà. Mais pour le respect, l’estime et la compréhension, il faut de l’esprit, et de l’esprit, les gens n’en ont pas, sans esprit et parfaitement dépourvus d’esprit ils vont voir les Pyramides et les colonnes siciliennes et les temples perses et s’imbibent d’admiration avec toute leur bêtise, a-t-il dit. L’état d’admiration est un état de faiblesse d’esprit, a dit Reger, hier, presque tous les gens vivent dans cet état de faiblesse d’esprit. Et c’est dans cet état de faiblesse d’esprit qu’ils entrent tous dans le Musée d’art ancien, a-t-il dit.

 

Samuel BECKETT & le voyage matériellement assez facile

Pas lu celui-là, juste commencé, et le côté boulevard façon Bouvard et Pécuchet m’a lassé. Pourtant alléchant : 2 amis voyagent dans un pays qui est l’Irlande. Mais bon. Rendu à la bibliothèque du bourg aux 2 châteaux. Juste le temps de piquer les première lignes.

Le voyage de Mercier et Camier, je peux le raconter si je veux, car j’étais avec eux tout le temps. Ce fut un voyage matériellement assez facile, sans mers ni frontières à franchir, à travers des régions peu accidentées, quoique désertiques par endroits. Ils restèrent chez eux, Mercier et Camier, ils eurent cette chance inestimable. Ils n’ eurent pas à affronter, avec plus ou moins de bonheur, des mœurs étrangères, une langue, un code, un climat et une cuisine bizarres, dans un décor n’ayant que peu de rapport, au point de vue de la ressemblance, avec celui auquel l’âge tendre d’abord, ensuite l’âge mûr, les avaient endurcis. Le temps, quoique souvent inclément (mais ils en avaient l’habitude), ne sortit jamais des limites du tempéré, c’est-à-dire de ce que peut supporter, sans danger sinon sans désagrément, un homme de chez eux convenablement vêtu et chaussé. Quant à l’argent, s’ils n’en avaient pas assez pour voyager en première classe et pour descendre dans les palaces, ils en avaient assez pour aller et venir, sans tendre la main. On peut donc affirmer qu’à ce point de vue les conditions leur étaient favorables, modérément. Ils eurent à lutter, mais moins que beaucoup de gens, moins peut-être que la plupart des gens qui s’en vont, poussés par un besoin tantôt clair, tantôt obscur.

Samuel BECKETT, Mercier et Camier

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