Bientôt, nous accueillons Pierre Senges pour une lecture au musée, alors je me renseigne, pour ne pas dire j’en lis un maximum. J’ai déjà arpenté Fragments de Lichtenberg, parcouru ses Environs et mesures, j’ai emprunté 3 ouvrages à la bibliothèque, posé Etudes de silhouettes sur l’étagère des livres à lire. Je me renseigne donc. Et je m’aperçois que la géographie, les cartes, cela l’intéresse pas mal, l’auteur.

Pour les besoins de la cause (Rabelais / XVIème siècle…) je m’attache à La Réfutation majeure ; qui tend à prouver que le nouveau monde est une imposture. « Ciel nous sommes découverts » dirent les indiens en 1492 ! « Ah non ouf ! nous ne sommes qu’une chimère ! » leur permet d’ajouter ici le confesseur de Charles Quint.

Cartographie : la version alternative de la naissance de l’Amérique.

Pour faire le portrait de ce pays nouveau, les ateliers de cartographes dessinent à main levée des côtes qui n’ont pas grand-chose de fantaisiste hormis le fait de regarder notre monde de profil depuis l’autre bord et de paraître nous toiser. Faire naître des îles sur le papier est un jeu grisant : je m’u suis livré à mon tour pour apprécier l’ivresse que procure la tromperie, et celle d’une aventure en haute mer, à si peu de frais, se prolongeant dans le tracé minutieux de golfes et de collines, de ports naturels, de pointes, de caps, de deltas, de marais, d’ossuaires et de rocs peuplés de poules grises ; il suffisait d’y faire gambader des corsaires. Les cartographes n’en restent pas là : mais font naître aussi les indigènes sur ces portions de terre, en dessinent la figure d’après le visage des Guanches de Canaries ou de ces ukrainiens poussés de force jusqu’à Gênes ; […].

La France :

[…] dès les premiers temps la France est restée placide : peut-être parce que ce pays est peuplé de sceptiques et de raisonneurs ou d’arbres secs insensibles aux charmes de l’imagination […]. Ou bien parce que ce pays de clercs et de militaires –des soudards qui ont de la vertu à revendre – est à ce point préoccupé par l’Italie, où ils trouvent leur propre Eldorado, leurs déserts, leurs villes légendaires et des quartiers à piller, des mères supérieures à éventrer pour agrémenter les livres d’histoires. (p. 47)

L’ouest :

L’ouest serait l’exact contraire de l’orient perdu, honni d’être perdu, il serait le seul lieu libre, pour l’instant, peuplé seulement de fantômes dont l’Europe embarrassée ne sais plus que faire sur son propre sol. Ils ont choisi le couchant, destination courageuse mais logique, comme si un prophète prédisait à ses semblables que Dieu leur offrait de vivre dans le futur, en quittant le passé. (p. 67)

Voyager :

Il faudra se résigner à l’idée que l’accostage est le propre de l’homme, ainsi que les voyages au long cours du moment que l’on ramène l’épice et l’or […]. (p. 181)

Géographies merveilleuses :

Vous le savez, sire, vous sur qui le soleil ne se couche jamais (et s’il le fait, ce n’est pas pour obéir aux lois naturelles du cosmos, mais bien pour s’incliner devant votre autorité): les promoteurs du monde nouveau n’ont pas envisagé d’emblée une seule terre le plus loin possible, le miracle aurait été trop difficile à croire. Ils ont préféré avancer prudemment par étapes, en dispersant comme des pierres à gué plusieurs îles dans l’Océan, les îles de Saint-Brendan, les îles Hespérides, et les îles Fortunées entre autres, qui serviraient de relais à leurs caravelles ou à nos imaginations, de proche en proche, toujours plus à l’ouest.

En guise d’histoires merveilleuses, on s’était contenté jusqu’alors de la geste de Marco, Mattéo et Nicolo Polo qui partaient au levant échanger des devises contre des légendes. Ces hommes intéressés savaient se montrer assez curieux à leurs moments perdus, quand les transactions mollissaient, pour jeter un œil sur les montagnes alentour, quitte à les repeindre en indigo; ils voyaient des monstres sortis d’un bassin et des mœurs complexes d’hommes sombres, recroquevillés sur leurs bêches, racornis mais remplis d’un folklore qui nous ignore; ceux-là faisaient des farces dont les Polo ne pouvaient pas rire. À cette époque, les voyageurs annonçaient ouvertement leurs ambitions, et le faisaient dans des registres comptables, partaient sur les navires, déjà, avec les bouliers au lieu du sextant, qui s’affolaient une fois passés certains méridiens, comme si d’autres étoiles présidaient a leurs comptes. On se contentait de ces marchands, partis avec des ustensiles, revenus avec de la soie et une nouvelle description de la sirène, de l’oiseau Roc qui recouvre une ville entière de son aile, et probablement des terres du prêtre Jean aperçues a bâbord, au loin, dans la brume et dans la précipitation, ceci expliquant cela. Ils savaient donner aux rois de ces pays des allures suffisamment crédibles pour nos banquiers, merveilleuses pour tous les autres, qui ne craignaient pas de voir leurs biens disparaître en pleine tempête, préféraient au contraire écouter des récits un rien exagérés, ici même, à leurs tables, en partageant leur vin, avec une familiarité retrouvée de compatriotes […]. (p.73-74)

Imaginer des cartes :

Dans les ateliers de Waldseemüller notamment : on y rassemble des poètes retirés de leurs auberges et de leur ivrognerie, à qui on abandonne comme par mansuétude le delirium tremens, pour que de leurs fièvres naissent toujours d’autres bestiaires, qu’il faudra cataloguer, d’autres sirènes, qu’il faudra situer sur la carte, d’autres genres de crabes dont on fera les occupants têtus de certaines îles. Les Waldseemüller enferment dans des études semblables à des réfectoires une poignée de ces alcooliques au dernier stade de leur initiation, accompagnés d’un ou deux scribes seulement, parfaitement lucides, faisant figure de souches tandis qu’une ronde de joyeux s’étourdit, se précipite, reprend vie, hurle et cogne les verres – scribes en habits d’huissiers indifférents au bonheur comme au malheur, la pointe de la plume sur le bord du papier : pour noter s’ils les entendent le divagations des hommes ivres, pour deviner la cohérence dans le désordre et la pertinence dans tout ce qui se rue sens dessus dessous, hors de ces bouches parfois avec le flot de leurs propres Stupéfiants. Sous un même toit ct sur une table confondue avec le pont d’un navire, les ivrognes ont vite fait de se croire en route, selon un cap connu d‘eux seuls. Il n’en sort parfois rien, parfois des descriptions de pays fabuleux, mais il faut attendre alors que l’alcool se dilue, subisse a coup sûr dans le serpentin de leurs intestins une second: distillation, il faut attendre que la furie cède la place à un certain flegme, à deux doigts de l’évanouissement. A ce moment seulement, les hommes ivres communiant dans l’amour universel des soûlards, les yeux aux plafonds, commencent à inventer des plages de sable a pente douce par lesquelles ils accèdent a des îles inédites et des pays de cocagne, où ils saluent des hommes enfiévrés et repus, leurs semblables, sans coup férir de part et d’autre ravissent des nudités blanches, rouges ou noires, aux seins plus nombreux et variés que les fruits de ces régions ou que toute une flore faite essentiellement de pétales, de calices et de pulpe selon les espèces. Parfois, si l’alcool tourne, et selon le degré de fermentation, les hommes rassemblés dans l’étude n’ont la force que d’imaginer des naufrages, des tempêtes, des creux de vagues, pour justifier non seulement leurs déséquilibres, mais finalement la maladie; les vomissements et la noyade, l’absence complète de butins.

D’autres ateliers (à Florence ou ailleurs) œuvrent dans la fébrilité avec une précision d’artiste stucateur, une précision de spécialiste et d’orfèvre, une précision un peu cruelle comme le sont parfois les plus hautes habiletés quand elles s’adressent aux gens du commun. On y trouve des cartographes – ceux-là n’ont voyagé qu’a la surface d’autres cartographies, ils y ont suivi des lignes et deviné près des côtes la présence de monstres indispensables aux voyages, ils y ont appris à quoi ressemble un littoral, comment il se découpe et a quels endroits il cède la place aux eaux de mer on a celles des fleuves. On y trouve des prêtres tenus de relire pour la millième fois leurs Écritures, entre les lignes, puis entre ces interstices-là, afin de trouver la preuve ou la prophétie d’un mundus novus, la présence de terres nouvelles et de peuples hors des nôtres, enfin si possible un chemin écrit menant de la Galilée jusqu’aux supposées Indes occidentales : les plus malins parviennent à faire dériver Jonas jusqu’aux Açores et Noé, avant que le Déluge ne rende indiscernable une terre d’une autre terre, jusqu’à ces archipels incongrus, pour y sauver le singe, l’antilope, le tigre et le perroquet, recueillir un échantillon de ce qui, aux antipodes, soi-disant, correspond à notre faune, mais se maintient la tête en bas: l’inverse d’un bœuf, l’inverse d’une loutre. (p.77-79)

Pierre Senges, La Réfutation majeure