Voyages imaginés & imaginaires

Honoré de Balzac écrit souvent sur des lieux qu’il connait, où il est passé. Mais pas que. Dans certains romans il évoque des régions qu’il n’a vraisemblablement fréquenté que dans les dictionnaires, atlas ou par ouïe dire. C’est par exemple le cas de L’Auberge Rouge (1831) et de Séraphîta (1835). Par l’ironie du sort, ce sont ici 2 pays qu’il a approché par la suite. Respectivement l’Allemagne et la Norvège observée depuis le bateau pour Saint-Pétersbourg.

Ces côtes de Norvège, Balzac doit donc les rêver sur la carte :

À voir sur une carte les côtes de la Norvège, quelle imagination ne serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord ? Qui n’a rêvé les majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grèves, par cette multitude de criques, d’anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble et qui toutes sont des abîmes sans chemins ? Ne dirait-on pas que la nature s’est plu à dessiner par d’ineffaçables hiéroglyphes le symbole de la vie norvégienne, en donnant à ces côtes la configuration des arêtes d’un immense poisson ? Car la pêche forme le principal commerce et fournit presque toute la nourriture de quelques hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers. Là, sur quatorze degrés de longueur, à peine existe-t-il sept cent mille âmes.

Séraphîta

Il ne les découvre en vrai qu’en 1843.

D’autres lieux de romans ne seront jamais visités par Balzac comme l’Espagne d’El Verdugo (Menda, une ville inventée ?) ou Des Marana (Tarragone).

Dans la bibliographie de Balzac, un ouvrage plus particulièrement fait figure d’hapax : Voyage de Paris à Java (1832). Voyage imaginaire, car Balzac n’est bien entendu jamais allée à Java.

Je me suis laissé aller à mes fantaisies. J’ai vu tout en amateur et en poète. Il serait possible que j’eusse jugé les Javanaises comme cet Anglais jugea les femmes de Blois, d’après un seul échantillon. Mais si je mens, c’est de la meilleure foi du monde.

Pour se saisir de l’idée, du texte, il écoute, en décembre 1831 chez son amie Zulma Carraud – à Angoulême, un commissaire aux poudres (Monsieur Grand-Besançon) raconter ses aventures javanaises.

Dans ce Voyage de Paris à Java, qui évoque plus une Java imaginaire que le voyage-déplacement pour s’y rendre, “plus qu’à la visite d’une île, Balzac nous invite […] à découvrir les territoires qui peuplent son imaginaire.” (P. Citron). Tout commence en Touraine, lorsque le narrateur fait se rejoindre Inde et Indre :

Un jour, en novembre 1831, au sein d’une des plus belles vallées de Touraine, où j’avais été pour me guérir de mon idée fixe, et par une ravissante soirée où notre ciel avait la pureté des ciels italiens, je revenais, gai comme un pinson, du petit castel de Méré, jadis possédé par Tristan, lorsque je fus arrêté soudain, à la hauteur du vieux château de Valesne, par le fantôme du Gange, qui se dressa devant moi !… Les eaux de l’Indre s’étaient transformées en celle de ce vaste fleuve indien. Je pris un vieux saule pour un crocodile, et les masses de Saché pour les élégantes et sveltes constructions de l’Asie… Il y avait un commencement de folie à dénaturer ainsi les belles choses de mon pays : il fallait y mettre ordre.

L’Orient est à la mode à cette époque. Il y a ceux qui font le voyage et ceux qui rêvent le voyage. Balzac fait partie des seconds, avec une géographie confuse. “Pour [Balzac], l’Orient est un monde sans délimitation géographique précise ; dans son esprit, “ l’Asie et l’Orient se recouvrent largement ” [P. Citron]. ” Il nourrit son imaginaire de lectures, il fait notamment un compte-rendu du livre d’Auguste Borget intitulé La Chine et les chinois. Il en résulte des lieux communs et caricatures que l’on retrouve dans le Voyage de Paris à Java.