Lu le livre d’Anne Savelli dans le lieu balzacien si propice à la concentration (Je suis venu me réfugier ici au fond d’un château, comme dans un monastère. écrit-il). Dès la couverture, la géographie est là, tangible, puis dans la suite des mots, l’assemblage des phrases, l’auteure nous permet de dresser le paysage, un paysage bien réel que nous mettons en images mentales, aidés de quelques photos de fin d’ouvrage. Lu le livre (résultat d’une résidence au lac de Grand-Lieu), et envoyé ce mail dans la foulée.

Chère Anne,

je viens de lire votre Île ronde qui est arrivé à moi grâce à M. avant même que je ne prenne le temps d’aller à lui (croisant M. à Paris, causant dans une librairie du côté de la Bastille, je lui dis justement que j’aimerai trouver votre île et le livre de Christophe G.). Un beau moment de lecture. Quelque chose de différent, de singulier et d’un peu étrange. Une atmosphère particulière (j’ai beaucoup lu Chloé Delaume au début de l’année, cela m’a fait écho à son Transhumance où aussi l’étrange et la géographie). Et la géographie donc !

En voilà, quelques extraits de cette géographie, dont certains sont de Joachim Séné, invité à prendre part au texte. Peut-on s’installer dans un lieu sans contours ? Vers quoi avance-t-on quand ce qui délimite ne semble plus visible ? Il faudrait rester plusieurs heures pour devenir aussi précis que le paysage. vous saviez que le lac est une déchirure de la terre ? Il n’y a que des noms en bas, aucune ville en réalité, que des mots tracés sur le sol de carte. J’augmente la superficie de l’ordre, ce qui brouille les cartes, mélange les noms de rues, leurs directions même.

Éloignée du lac elle est une, fait illusion peut-être avec son corps de femme. Mais elle se sent nue, débordante, encombrée. Sans contrainte, sans barrière à franchir ni saut à effectuer, terrain à déminer, que faire? Peut-on s’installer dans un lieu sans contours? Faut-il lutter contre? Doit-elle esquisser un geste (tricoter sans aiguille ni laine, lire un journal inexistant)? Fuir? Se souvenir des villes? Retourner en arrière?

Une chose à faire chaque jour pour ressembler soi-même à quelque chose, d’accord. Mais peut-on réfléchir quand il n’y a plus de corps, de murs aux alentours? Vers quoi avance-t-on quand ce qui délimite ne semble plus visible (est simplement vivant) ? Si on ne tourne plus en rond sans savoir où aller, on va jusqu’où, au juste ? Dita, les yeux au sol, remarque : c’est bien la première fois que la question se pose.
Ça doit être la nature qui me fait cet effet.
Au-delà de la place il n’y a plus de sentier.

Oui c’est de calme qu’il s’agit. Il faudrait rester plusieurs heures pour devenir aussi précis que le paysage. Ou plusieurs jours, plu- sieurs années. Mais suffira-t-il d’ouvrir les yeux, les oreilles, même si longtemps, pour se laisser prendre par la vie du sable, de l’eau, se détacher de ce qui gronde, ailleurs, plus loin – à se rendre plus loin encore on tombera sur la guerre, inévitablement, la course pour éviter les bombes, attraper son enfant au vol, le tirer vers l’avant pour le mettre à l’abri. Tout cela est si proche, leurs voix sont à côté. Faut-il s’en détacher?

[…] vous saviez que le lac est une déchirure de la terre ?

Il n’y a que des noms en bas, aucune ville en réalité, que des mots tracés sur le sol de carte, enregistrés dans la mémoire numérique de la carte embarquée, ma position reliée aux satellites, tous ces noms que je pourrais effacer, et il ne resterait plus que le territoire nu, le lac seul, le passage qu’il est.

(Joachim Séné) J’augmente la superficie de l’ordre, ce qui brouille les cartes, mélange les noms de rues, leurs directions même, chaque nom retrouve la meilleure rue, celle pour laquelle il était dès le départ destiné et que des urbanistes maladroits avaient mal baptisée… Tout gonfle… le nom des villes s’estompe… Paris devient Bogor… Nantes est Nanjing… Le Géant est acclamé par tous… le Lac se sublime en cirque de volcans éteints… l’Île fond en nénuphar… la Loire, ou la Seine, se ramifie en ruisseaux boisés ou souterrains… Et d’un coup sec. Le général se fige. Les dimensions s’inversent: le Géant – je – tu – est observé au microscope à balayage électronique, épousseté moléculairement; par ces lentilles tout redevient gigantesque et je regarde ma prochaine destination, à deux enjambées plus au nord, sous les eaux roses de son soleil couché : Jakarta.
Et tous de suivre, alors, d’aller parmi les rues sinueuses, à la recherche d’échafaudages et d’échelles, jusqu’au bord de l’eau où les tours de verre, bouclier de la ville moderne, reflètent son avenir, ils pénètrent ces surfaces de réflexions, se font plan et glissent jusqu’à celui, perpendiculairement éclaté des toits, pour chercher dans le regard du ciel un repos qui leur échappe.

Anne SAVELLI, L’Île ronde