Des lieux d’après des voyages réels

Balzac ne voyage que peu pour les besoins de ses romans. Il fait quelques très rares voyages de reconnaissance de terrain. Nous pouvons citer son premier roman qu’il a écrit sous le nom de Balzac : Les Chouans. Balzac se rend alors à Fougères, chez le Général de Pommereul, à l’automne 1828, pour travailler à ce roman dont le titre de l’édition originale est un peu à rallonge : Le Dernier chouan ou la Bretagne en 1800.

Relevons aussi qu’à l’été 1842, il se rend à Arcis sur Aube pour prendre des renseignements en vue de la rédaction du Député d’Arcis. Les voilà, principalement, ses voyages d’études.

De Pont-de-Ruan à La Grande Chatreuse

Plus souvent, c’est l’étude qui suit le voyage. Balzac voyage à Guérande, puis trouve cela bien d’y situer Béatrix. Il se souvient aussi du Croisic pour Un drame au bord de la mer. Ou encore la première version du Médecin de campagne (paru en 1833) –s’intitulant alors Une Scène de village– qui doit se dérouler en Touraine, aux environs de Pont de Ruan :

J’avais entrepris d’aller à pied de Tours à Saché, vieux reste de château, qui se recommande chaque année à ma mémoire par des souvenirs d’enfance et d’amitié, mais la chaleur était si forte, le sol si brûlant, que, malgré ma volonté de faire le chemin d’une seule traite, par gageur avec moi-même, je fus forcé de m’arrêter à Pont-de-Ruan, vers dix heures et demie, au moment où les gens de la campagne, endimanchés, allaient à la messe. J’avais bien peu de chances de trouver une ménagère au logis ; et dans cette heure de soif suprême, j’eusse payé cher une tasse de lait froid. […]

épreuve corrigée datée de 1831

Balzac ayant fait le voyage en Dauphiné y transpose l’action de son roman, du côté de la Grande Chartreuse.

Venise

On peut aussi imaginer que le voyage d’Italie de 1837 a pu être utile à Balzac pour la rédaction de son roman Massimilia Doni (à partir de 1837).

Venise est le lieu principal de cette histoire. Balzac évoque, dès les premières lignes, la ville comme un :

[…] débris de la Rome impériale et chrétienne qui se plongea dans les eaux pour échapper aux Barbares […].

Il rappelle aussi que tout a été dit, et qu’il ne veut pas recommencer (égratignant au passage les voyageurs et leurs récits) :

Destinées à justifier l’étrangeté des personnages en action dans cette histoire, ces réflexions n’iront pas plus loin, car il n’est rien de plus insupportable que les redites de ceux qui parlent de Venise après tant de grands poètes et tant de petits voyageurs.

Mais Balzac n’a pas été conquis immédiatement par cette ville :

Nous sommes arrivés ici ce matin, mon compagnon de voyage et moi, escortés par une pluie à verse qui ne nous avait pas quittés depuis Vérone, en sorte qu’il était difficile que je ne visse pas Venise sortant des eaux. Si vous me permettez d’être sincère et si vous voulez ne montrer ma lettre à personne, je vous avouerai que sans fatuité ni dédain, je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais, et ce n’est pas faute d’admirer des tas de pierres et les œuvres humaines, car j’ai le plus saint respect pour l’art ; […]. Puis, j’avais tant vu de marbres sur le Dôme que je n’avais plus faim des marbres de Venise. Les marbres de Venise sont une vieille femme qui a dû être belle et qui a joui de tous ses avantages, […]. Enfin, la pluie mettait sur Venise un manteau gris qui pouvait être poétique pour cette pauvre fille qui craque de tous côtés et qui s’enfonce d’heure en heure dans la tombe, mais il était très peu agréable pour un Parisien qui jouit, les deux tiers de l’année, de cette mante de brouillards et de cette tunique de pluie. Il est un point qui me ravit, c’est le silence de cette moribonde, et cela seul me ferait aimer l’habitation de Venise et va à mes secrètes inclinations, qui, malgré les apparences, tendent à la mélancolie…

lettre à C. Maffei, 1837

Impression qu’il ne tient pas longtemps, puisqu’écrivant 5 jours après ceci à la même Contessina :

Cara Contessina, j’ai tout à fait changé d’opinion sur la belle Venise que je trouve tout-à-fait digne de son nom. Depuis jeudi jusqu’à aujourd’hui que le temps menace de se brouiller et de me rendre pour mon retour l’horrible pluie que j’ai eue pour venir, nous avons eu le vrai soleil de l’Italie et le plus beau ciel du monde […].

lettre à C. Maffei, 1837

 

Le Lac des Quatre-Cantons

La Suisse est une running-destination pour Balzac ; un point d’arrivée ou passage régulièrement emprunté pour aller vers l’Italie. Dans le déjà cité Albert Savarus, une histoire dans l’histoire (qui elle a pour cadre Besançon) se déroule sur les rives du lac des Quatre-Cantons.

Ce lac des Quatre-Cantons, Balzac y passe en 1837. Albert Savarus parait en 1842.

Cela commence comme un récit de voyage, mais voyage pour mieux s’arrêter dans un endroit où va se dérouler l’histoire.

En 1823, deux jeunes gens qui s’étaient donné pour thème de voyage de parcourir la Suisse, partirent de Lucerne par une belle matinée du mois de juillet, sur un bateau que conduisaient trois rameurs, et allaient à Fluelen en se promettant de s’arrêter sur le lac des Quatre-Cantons à tous les lieux célèbres. Les paysages qui de Lucerne à Fluelen environnent les eaux, présentent toutes les combinaisons que l’imagination la plus exigeante peut demander aux montagnes et aux rivières, aux lacs et aux rochers, aux ruisseaux et à la verdure, aux arbres et aux torrents. C’est tantôt d’austères solitudes et de gracieux promontoires, des vallées coquettes et fraîches, des forêts placées comme un panache sur le granit taillé droit, des baies solitaires et fraîches qui s’ouvrent, des vallées dont les trésors apparaissent embellies par le lointain des rêves.

En passant devant le charmant bourg de Gersau, l’un des deux amis regarda longtemps une maison en bois qui paraissait construite depuis peu de temps, entourée d’un palis, assise sur un promontoire et presque baignée par les eaux. Quand le bateau passa devant, une tête de femme s’éleva du fond de la chambre qui se trouvait au dernier étage de cette maison, pour jouir de l’effet du bateau sur le lac. L’un des jeunes gens reçut le coup d’oeil jeté très indifféremment par l’inconnue.

Albert Savarus