La Province, ou les modes de transports dans La Comédie humaine : A pied et à cheval

Au-delà de la Touraine, c’est une grande partie de la province française qui est présente dans les romans de Balzac. D’ailleurs notre écrivain intitule une des parties de sa Comédie humaine Scènes de la vie de province. Mais certains romans d’autres parties se déroulent aussi dans cet espace entre capitale et frontières (voir encadré Rose des romans). La province présentée par Balzac dans son œuvre est principalement située dans la moitié nord de la France.

Si, pour la plupart des romans, l’action se déroule dans un lieu défini, le déplacement des personnages est assez fréquent, à un moment ou un autre de l’histoire. Bien souvent, néanmoins, ce déplacement est assez peu décrit.

Lorsqu’ils se déplacent, les personnages de Balzac vont à pied, à cheval (parfois) ou en calèche. Et parfois même en train (mais c’est assez rare, le train ne se développant en France qu’à partir des années 1840). “L’univers romanesque de Balzac constitue toutefois un véritable répertoire des façons de voyager, des différents types de véhicules, des tarifs, des endroits où faire étape et prendre du repos et des repas, des diverses échelles de déplacements” nous précise Nicole Mozet[i].

Rose des romans de Balzac

 Dans les Scènes de la vie de province : Proche Paris : Ursule Mirouët à Nemours, Pierrette à Provins ; Centre : Eugénie Grandet à Saumur ; La Muse du département et La Rabouilleuse dans la Berry ; Le Lys dans la vallée, L’illustre Gaudissart et Le Curé de Tours en Touraine ; Sud-Ouest : Illusions perdues à Angoulême….

Quelques romans provinciaux des autres parties de La Comédie humaine : Est : Albert Savarus à Besançon ; Ouest : Modeste Mignon ou L’enfant maudit en Normandie, Béatrix, ou Un drame au bord de la mer en Bretagne….

 

 À Pied

Certains personnages de Balzac font de conséquents voyages à pied, plusieurs dizaines de kilomètres. Félix de Vandenesse, disons, dans Le Lys dans la vallée parcourt ainsi les 25 kilomètres entre Tours et Saché, décrivant sur plusieurs dizaines de lignes les paysages qu’il traverse (voir la citation plus haut).

À la fin d’Illusions perdues, c’est Lucien de Rubempré qui marche, du côté d’Angoulême. Moment important pour le personnage, puisqu’il va rencontrer Vautrin, l’amateur de jeunes hommes à façonner.

Il parvint bientôt au pied d’une de ces côtes qui se rencontrent si fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans un petit chemin creux et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne.

Illusions perdues

À cheval

Dans cette époque d’avant les moteurs, on se déplace forcément à cheval. Le déjà cité Félix de Vandenesse ou Lady Dudley chevauchent dans Le Lys dans la vallée.

Félix de Vandenesse :

Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le dîner une de ces rages inexpliquées que l’on n’éprouve qu’au jeune âge. Je louai un cheval et franchis en cinq quarts d’heure la distance entre Tours et Pont-de-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le chemin, et j’arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse. La comtesse n’y était pas, j’imaginai qu’elle souffrait ; j’avais gardé la clef de la petite porte, j’entrai ; elle descendait en ce moment le perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.

Lady Dudley :

Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie recommença. A moitié des landes, j’entendis les aboiements du chien favori d’Arabelle ; un cheval s’élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d’un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l’on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley s’alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.

Une belle promenade, au tout début du Médecin de campagne, emmène Genestat à travers les paysages du massif de la Grande chartreuse

En 1829, par une jolie matinée de printemps, un homme âgé d’environ cinquante ans suivait à cheval le chemin montagneux qui mène à un gros bourg situé près de la Grande-Chartreuse. Ce bourg est le chef-lieu d’un canton populeux circonscrit par une longue vallée. Un torrent à lit pierreux souvent à sec, alors rempli par la fonte des neiges, arrose cette vallée serrée entre deux montagnes parallèles, que dominent de toutes parts les pics de la Savoie et ceux du Dauphiné. Quoique les paysages compris entre la chaîne des deux Mauriennes aient un air de famille, le canton à travers lequel cheminait l’étranger présente des mouvements de terrain et des accidents de lumière qu’on chercherait vainement ailleurs. Tantôt la vallée subitement élargie offre un irrégulier tapis de cette verdure que les constantes irrigations dues aux montagnes entretiennent si fraîche et si douce à l’œil pendant toutes les saisons ; tantôt un moulin à scie montre ses humbles constructions pittoresquement placées, sa provision de longs sapins sans écorce, et son cours d’eau pris au torrent et conduit par de grands tuyaux de bois carrément creusés, d’où s’échappe par les fentes une nappe de filets humides. Çà et là, des chaumières entourées de jardins pleins d’arbres fruitiers couverts de fleurs réveillent les idées qu’inspire une misère laborieuse ; plus loin, des maisons à toitures rouges, composées de tuiles plates et rondes semblables à des écailles de poisson, annoncent l’aisance due à de longs travaux ; puis au-dessus de chaque porte se voit le panier suspendu dans lequel sèchent les fromages. Partout les haies, les enclos sont égayés par des vignes mariées, comme en Italie, à de petits ormes dont le feuillage se donne aux bestiaux. Par un caprice de la nature, les collines sont si rapprochées en quelques endroits qu’il ne se trouve plus ni fabriques, ni champs, ni chaumières. Séparées seulement par le torrent qui rugit dans ses cascades, les deux hautes murailles granitiques s’élèvent tapissées de sapins à noir feuillage et de hêtres hauts de cent pieds. Tous droits, tous bizarrement colorés par des taches de mousse, tous divers de feuillage, ces arbres forment de magnifiques colonnades bordées au-dessous et au-dessus du chemin par d’informes haies d’arbousiers, de viornes, de buis, d’épine rose. Les vives senteurs de ces arbustes se mêlaient alors aux sauvages parfums de la nature montagnarde, aux pénétrantes odeurs des jeunes pousses du mélèze, des peupliers et des pins gommeux. Quelques nuages couraient parmi les rochers en en voilant, en en découvrant tour à tour les cimes grisâtres, souvent aussi vaporeuses que les nuées dont les moelleux flocons s’y déchiraient. A tout moment le pays changeait d’aspect et le ciel de lumière ; les montagnes changeaient de couleur, les versants de nuances, les vallons de forme : images multipliées que des oppositions inattendues, soit un rayon de soleil à travers les troncs d’arbres, soit une clairière naturelle ou quelques éboulis, rendaient délicieuses à voir au milieu du silence, dans la saison où tout est jeune, où le soleil enflamme un ciel pur. Enfin c’était un beau pays, c’était la France !

Homme de haute taille, le voyageur était entièrement vêtu de drap bleu aussi soigneusement brossé que devait l’être chaque matin son cheval au poil lisse, sur lequel il se tenait droit et vissé comme un vieil officier de cavalerie. Si déjà sa cravate noire et ses gants de daim, si les pistolets qui grossissaient ses fontes, et le portemanteau bien attaché sur la croupe de son cheval, n’eussent indiqué le militaire, sa figure brune marquée de petite-vérole, mais régulière et empreinte d’une insouciance apparente, ses manières décidées, la sécurité de son regard, le port de sa tête, tout aurait trahi ces habitudes régimentaires qu’il est impossible au soldat de jamais dépouiller, même après être rentré dans la vie domestique. Tout autre se serait émerveillé des beautés de cette nature alpestre, si riante au lieu où elle se fond dans les grands bassins de la France ; mais l’officier, qui sans doute avait parcouru les pays où les armées françaises furent emportées par les guerres impériales, jouissait de ce paysage sans paraître surpris de ces accidents multipliés.

Le Médecin de campagne

Le rythme du pas de cheval est adéquat à celui de la description. Prendre le temps de voir, accélérer un peu ou s’arrêter si besoin. Ce que ne permettent pas forcément les transports en commun.

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[i] Introduction in Balzac voyageur, 2004