Mon ouvrage a sa géographie comme il a sa généalogie et ses familles, ses lieux et ses choses, ses personnes et ses faits ; comme il a son armorial, ses nobles et ses bourgeois, ses artisans et ses paysans, ses politiques et ses dandies, son armée, tout son monde enfin !

Avant-propos


Ce que l’on retrouve de ses voyages dans ses romans.

Balzac a donc parcouru l’Europe et sa culture. Il en a mis un peu (relativement peu, somme toute) dans ses romans. On retrouve les brumes romantiques de l’Allemagne dans L’Auberge rouge, on croise Dante en exil à Paris dans Les Proscrits, un Jésus Christ contemporain marchant sur l’eau entre l’île de Cadzant (aujourd’hui disparue) et la côte des Flandres dans Jésus Christ en Flandres, on philosophe avec le suédois Swedenborg dans Louis Lambert, on cite Lord Byron ou Goethe dans Modeste Mignon, en Normandie (« Ne m’avez-vous pas dit de Byron et de Goethe qu’ils étaient deux colosses d’égoïsme et de poésie? »), on déguste des glaces italiennes dans Massimilia Doni, on imagine la Norvège à partir du déjà imaginaire Séraphîta, et caetera…, et caetera….

Paris, ville de résidence de l’écrivain, constitue le support d’une très grande partie de ses romans. Après la capitale, ce que l’on retrouve avant tout est la province, régulièrement utilisée, même si c’est longtemps après les voyages qu’il a pu y faire. L’étranger n’est finalement que rarement présent dans l’œuvre de Balzac. Notons que ses grands voyages -à l’inverse de ceux en province- se retrouvent peu dans ses romans.

La Touraine, ou le retour aux sources

Dès ses premiers textes, Balzac avant Balzac, sous divers pseudonymes, il tend déjà à revenir, en littérature, vers sa Touraine natale. Dans l’inédit (à l’époque) Sténie, on retrouve un attachement particulier à ce territoire.

À mesure que j’approchais de ma douce patrie, ton image, ton amitié, mes regrets, mes pensées palissaient devant elle et les souvenirs de mon enfance !… Juge par cet aveu combien je t’aime. Oui, tout disparut lorsque j’aperçus les bords de la Loire et les collines de la Touraine. J’étais tout entier à ma délicieuse sensation et je m’écriais en moi-même : ô champs aimés des Cieux ! tranquille pays, l’Indoustan de la France, où coule un autre Gange, que je te vois avec délices ! oui ton air est plus parfumé que celui que je respirais et ta verdure est plus belle que celle que je foulais naguères ! mon âme est plus en harmonie avec tes sites charmants où règne non pas l’audace, le grandiose, mais la bonté naïve de la nature ; je suis chez moi… C’est sur ton ciel pur que mes premiers regards ont vu fuir des premiers nuages… à cette place… dans cette vallée… Salut Bateliers… Salut, Laboureurs, salut mon doux pays, salut. Barbare tu te moqueras de mes exclamations, en lisant ceci, mais crois que mon âme tout entière y est contenue, et que mon cœur s’est attaché aux froids caractères qui te la présentent. Si tu connaissais la Touraine, cette autre Tempé, tu partagerais mon enthousiasme. Ce pays paraît beau même à ceux qui ont les plus belles patries au dire des hommes, et l’Anglais si patriote abandonne la sienne pour adopter les rives de la loire ; en effet, si de vastes forêts la bordaient de leurs colonnades antiques, ce serait l’Ohio, le Meschacebé, mais combien elle est plus belle avec son sable doré, et ses tableaux pittoresques.

Sténie

Cette Touraine est aussi très présente dans La Comédie humaine. Après Paris, c’est la région la plus utilisée par Balzac comme lieu d’action de ses romans. Certaines histoires sont ancrées dans cette province ; citons Le Lys dans la vallée (Saché), Le Curé de Tours (Tours), L’Illustre Gaudissard (Vouvray), La Grenadière (Saint-Cyr-sur-Loire), Maitre Cornélius (Tours). D’autres y passent plus ou moins longuement (La Femme de trente ans, La Peau de chagrin…). S’il l’utilise autant, c’est sûrement parce que c’est une des régions qu’il connait le mieux et fréquente le plus. Peut-être car tourangeau de naissance. Région préférée de l’écrivain, Il songe à s’y installer, à acheter le château de Moncontour à Vouvray, ou une petite maison (La Grenadière, celle-là même qui l’inspire dans la nouvelle éponyme) à Saint-Cyr-sur-Loire. Finalement il n’en sera rien, mais il attribue à Félix de Vandenesse, dans Le Lys dans la vallée, ces propos –amour pour la Touraine- qu’il aurait probablement pu tenir :

Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ? je ne l’aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l’aime comme un artiste aime l’art ; je l’aime moins que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus.

Le Lys dans la vallée

De la réalité au roman : venir en Touraine

 L’un des voyage que Balzac a le plus souvent effectué est donc celui qui le menait à Tours, puis prolongé jusqu’à Saché. Pour se rendre dans ce lieu de villégiature studieuse où il est, dit-il, heureux d’être là comme un moine dans un monastère (lettre d’Honoré de Balzac à Mme Hanska, Paris, mars 1833), Balzac met plus de 24 heures, voyage jour et nuit. Ce long trajet, dans des conditions éprouvantes, entre Paris et Tours se fait alors en diligence.

Arrivé en à Tours, il doit encore faire 25 kilomètres pour venir jusqu’à Saché. Balzac essaie de se faire véhiculer par Monsieur de Margonne ou par ses amis :

Monsieur et ami, si vous êtes à Saché comme je n’en doute pas, vu la moisson si précieuse après l’an dernier qui a vu les menaces de la disette, je suis sûr de pouvoir partir dimanche 1er août par le 1er convoi qui arrive je crois à 2 heures. Si vous aviez pour ce dimanche q[ue]lq[ues] visiteurs, vous seriez bien aimable de leur dire de me prendre avec eux, je pourrai dîner à Saché en ayant déjeuné à Paris.

lettre à Jean Margonne, Paris, 25 juillet 1847

S’il n’a pas de véhicule disponible, parfois, par souci d’économies, il fait trajet à pied :

Maintenant, ma bonne mère, je suis arrivé avant-hier soir ici [à Angoulême, chez Zulma Carraud] ; hier je me suis reposé, parce que la route par, cette chaleur m’avait horriblement fatigué, car j’avais fait à pied, à midi, le chemin de Saché à Tours.

lettre à sa mère, Angoulême, 19 juillet 1832

Les modes de transports vont s’améliorer considérablement à la fin des années 1840 avec l’arrivée de la ligne de chemin de fer Paris-Tours. La durée du trajet est alors d’environ 6h. Balzac en profite en 1846 et 1848 pour ses derniers séjours en Touraine.

Petit aparté. De différents lieux, par différents moyens de transports, Balzac converge vers la Touraine. Bateaux à vapeurs et chemins de fers, les voyages sont de plus en plus rapides

Il n’y a que les chemins de fer et les bateaux à vapeur qui permettent de partir de Rome pour être à Saché en si peu de temps.

lettre à Jean de Margonne, 31 mai 1846

La Touraine, région natale, est un espace vécu. La littérature balzacienne est en partie une restitution de l’espace vécu. Vécu mais arrangé. Et les intrigues qui sont situées en Touraine peuvent utiliser des souvenirs d’enfance ou des souvenirs plus proches liés à des séjours à Tours ou à Saché.

Balzac réutilise, recycle, réarrange ses expériences. Ainsi, dans Le Lys dans la vallée (où Félix ressemble par bien des points à notre écrivain), Balzac fait faire ce trajet qu’il connait bien à son personnage. Il le décrit sur quelques lignes.

D’abord la diligence

Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec ma mère. La froideur de ses façons réprima l’essor de mes tendresses. En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de parler ; mais un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment méditées pour mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon silence. Je me jetai à ses pieds, j’embrassai ses genoux en pleurant à chaudes larmes, je lui ouvris mon coeur, gros d’affection ; j’essayai de la toucher par l’éloquence d’une plaidoirie affamée d’amour, et dont les accents eussent remué les entrailles d’une marâtre. Ma mère me répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle m’appela fils dénaturé. J’eus un tel serrement de coeur qu’à Blois je courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché par la hauteur du parapet.

Puis à pied

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j’arrivai dans Poncher en levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première fois de ma vie, je pouvais m’arrêter sous un arbre, marcher lentement ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l’âme je ne sais quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine d’enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m’avaient pas conduit à plus d’une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m’avaient gâté sur les beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel je m’étais familiarisé. Quoique complétement neuf à la poésie des sites, j’étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui sans avoir la pratique d’un art en imaginent tout d’abord l’idéal. Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l’Indre, et où mène un chemin de traverse que l’on prend à Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché, nom de la commune d’où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu’au petit pays d’Artanne. Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? A cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon coeur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes ! sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, le lys de cette vallée où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L’amour infini, sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps, si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre coeur, revenez-y par les derniers jours de l’automne ; au printemps, l’amour y bat des ailes à plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s’y repose sur des touffes dorées qui communiquent à l’âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie.

Le Lys dans la vallée