Honoré de Balzac (1799-1850) est connu pour ses grands romans (Le Père Goriot, Eugénie Grandet, La Peau de chagrin ou encore Le Colonel Chabert), est aussi souvent connu pour sa Comédie humaine (qui regroupe à peu près l’ensemble de ses romans et nouvelles). Tout cela est très parisien et un peu provincial ; très peu d’exotisme là-dedans (entendons de façon très restrictive par exotisme le fait de franchir les frontières du pays). Si l’on cherche ces outre-frontières, il faut principalement descendre dans le classement de la Comédie humaine, aller du côté des numéros 100 à 130, dans les Études philosophiques (alors la Norvège, l’Italie, l’Allemagne…), ou alors carrément sortir de cette Comédie humaine, aller dans les ouvrages satellites (alors Java ou l’Ukraine).

Balzac n’est pas connu comme un écrivain voyageur, donc. Pourtant l’époque est à la mode du récit de voyage. Beaucoup d’écrivains s’y frottent, -au XIXè siècle la plupart des écrivains français ont relaté dans certaines de leurs œuvres leurs souvenirs de voyages- dont certains écrivains proches de Balzac. Théophile Gautier (1811-1872, probablement un des meilleurs amis de Balzac) publie par exemple Voyage en Espagne en 1843, Zigzags, en 1845, contient Un Tour en Belgique, ainsi qu’un Voyage pittoresque en Algérie en 1845, L’Orient, Voyage en Russie, Voyage en Italie… Honoré de Balzac compte sur lui pour l’accompagner en Italie, justement en 1837 et écrire un pendant italien au Voyage en Belgique. Finalement, Gautier est retenu par ses obligations de critique et ne fait pas le voyage. George Sand est elle aussi adepte du genre, parfois plus lointain et relativement dramatique (Un hiver à Mallorque (1842), parfois voyages immédiats (Promenades autour d’un village (1857), Parfois voyageuse déplacée et contrainte (Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871). Pour n’en citer que trois. Notons aussi que les ainés ont relaté eux aussi leur voyages : Stendhal (Rome, Naples et Florence, 1817), Lamartine (Voyage en Orient, 1835).

Genre en vogue et rémunérateur ; mais littérature facile, peut penser Balzac.

D’ailleurs, suivons Marie-Eve Thérenty, « Le seul personnage d’écrivain voyageur dans La Comédie humaine est Chodoreille (Les Comédiens sans le savoir) », personnage moqué. «  Cet écrivain-voyageur au nom ridicule, est […] entraîn[é] [par Bixiou] dans un parcourt labyrinthique à travers Paris grâce à quelques compliments creux qui fonctionnent comme autant d’appâts (« ton livre est plein de mots », « c’est écrit »).[i] »

Une certaine idée balzacienne du récit de voyage

Balzac ne souscrit pas à cette mode. Dans son seul récit de voyage réel (très tardif par ailleurs, puisqu’écrit à la fin des années 1840) il annonce en ouverture :

« Si je n’avais pas des choses extrêmement curieuses à vous écrire, je ne prendrais pas la peine de vous adresser une lettre et de vous parler d’un de mes voyages. On a, dans ces derniers temps, tellement abusé de l’idée, du fait voyage, que j’avais résolu de ne jamais rien publier, de même que je ne disais rien des pays que j’ai visités : d’abord pour ne pas être vulgaire, puis pour ne pas parler de moi, le je étant le pronom le plus ennuyeux que je sache pour un lecteur ; ensuite, je suis extrêmement gai, rieur, et le public ne croit jamais ceux qui écrivent à la façon de l’exquis abbé Galiani… »

Lettre sur Kiew

Donc Balzac n’écrit pas de récits de voyages, ne semble pas particulièrement aimer voyager.

Au fait ! Au fait ! au but du voyage ; gommons le déplacement, semble-t-il dire dans son unique récit de voyage terminé et imaginaire, Le voyage de Paris à Java, qui est surtout, contrairement à ce qu’annonce le titre, un voyage à Java, ou disons un voyage par là-bas (car Balzac et l’approximation de la géographie lointaine).

– Permettez-moi de supprimer toutes les niaiseries empreintes de personnalité par lesquelles mes devanciers commencent leurs relations. Pour abréger, lancez-vous sur-le-champ à travers l’Océan et les mers d’Asie, franchissez les espaces sur un brick assez bon voilier, et venons rapidement au fait : à Java, à mon île de prédilection… Si vous vous y plaisez, si mes observations vous intéressent, vous aurez économisé les ennuis de la route.

Voyage de Paris à Java

Pour lui le voyage ne constitue pas une priorité et semble être un peu la roue de secours de la diligence. Et puis le voyage n’est pas compatible avec l’écriture ; “Ce qui l’empêche de voyager est le manque d’argent, et ce qui l’empêche d’écrire est le voyage.”[i] Donc

Je voyage quand il m’est impossible de réveiller mon cerveau abattu, quand je reviens, je m’enferme et je travaille nuit et jour […].

lettre à Mme Hanska, 19 juillet 1837

Pourtant Balzac a beaucoup voyagé. Il a pris l’habitude de de fuir Paris et ses soucis professionnels, de rendre visite à des amis en province ou pour partir à l’étranger (Italie, Suisse, Allemagne, Ukraine…).

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[i] M.-E. Thérenty, Itinéraires d’écrivains et récits de voyage dans La Comédie humaine, pourquoi Balzac n’a t’il pas écrit de récit de voyage ? (M.-. Thérenty), dans Balzac voyageur, 2004.