J’ai commencé par les fragments de Sans rive, il y a quelques années. Là, la circonstance faisant le larron en foire, je sors Raison perdue de son rayonnage pour le prêter. Je l’ai acheté 1,50 euros chez un soldeur du centre de Paris, il y a quelques années aussi. Le sortir, le dépoussiérer et, la bonne occasion, le lire, juste avant de le glisser à l’amie.

J’ai à parcourir un pays sans limite.

96. La Moto.

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Je me tiens debout à l’intersection de deux routes.
Un panneau en ciment, pointé vers la gauche, indique la direction à prendre pour atteindre un lieu dont le nom ne signifie strictement rien pour moi. Un village sans doute, trois syllabes noires, épaisses, peintes avec précisions – on en devine le relief – sur le fond jaune crème.
Je fixe ce panneau depuis un certain temps déjà. Mes yeux fatiguent, et les lettres semblent se diluer, comme une encre sous la pluie.

35. Au croisement.

Lui nous avait fixé rendez-vous en ce point précis de la carte, là où je pose mon doigt maintenant, que vous ne pouvez voir, ni la carte bien sûr, que je serais bien en peine de vous décrire telle qu’imprimée dans ma tête, sous mon doigt.
Enfin, je vais tout de même tenter de pallier cette carence. Prenez donc, s’il vous plait, une carte de l’est, comprenant du même coup le nord-est, le centre-est, et le sud-est de notre pays.
Tachez plutôt d’en trouver une solide, si possible, plastifiée serait l’idéal. Chiffonnez-la. Plongez-la dans l’eau chaude, séchez-la devant un grand feu, afin d’obtenir cloques et brûlures, lissez-la à coups de poing, faites tout ce qui est en votre pouvoir pour la rendre méconnaissable, inutilisable.
Vous disposez maintenant d’une bonne carte, peut-être pas identique exactement à la mienne, mais tout aussi fraîche et capricieuse, et remplie d’informations contradictoires. Une vraie, une excellente carte-piège.

85. Massy.

 
Bruno KREBS, Raison perdue