La pile, une 10aine de bouquins, Balzac, Handke Gracq… mais l’urgence de la bibliothèque, rendre ce Un peu la guerre de Jean Rouaud. Alors photos des pages, puis passage par un OCR en ligne, vérification du texte. mise en ligne. Aller à la bibliothèque rendre ça, la BD de Simon Hureau et les livres de Sécotine. Mais bibliothèque fermée exceptionnellement pour problème technique.

Me voici éclaireur à rebours, partant à sens inverse, dessinant par les souvenirs que j’en ai ma carte du temps. On croit qu’on en a fini avec le blanc des cartes. Nous ne serions plus au temps des planisphères où les confins étaient ornés de monstres marins baignant dans une cataracte abyssale, où le tracé des continents était anamorphique (le nez écrasé de la Bretagne sur cette carte du Moyen Age, ou, sur une autre, effilé comme un nez de lévrier, et l’Afrique passée sous un laminoir sur une troisième), et où manquait la moitié de la planète. Aujourd’hui, hormis le yeti et un million de variétés d’insectes, il ne resterait plus rien à découvrir. Or il en est des blancs des cartes comme de la robe misérable de la jeune fille que croise Perceval dans sa quête du Graal. Honteuse de sa mise pitoyable devant le beau chevalier qui se présente devant elle, elle resserre pudiquement une déchirure de sa robe pour cacher un morceau dénudé de sa peau, ce qui a pour conséquence d’ouvrir une autre plaie du tissu par où s’échappe un sein. Blanc de la peau, ou blanc des cartes, c’est tout pareil. On croit tout connaître et l’arrogance de la connaissance ouvre des béances.
Une question cependant : le remplissage des blancs planétaires s’est accompagné de récits formidables qui ont nourri pendant des siècles notre imaginaire. L’inventaire de ces nouveaux blancs qui n’apparaissent pas sur les cartes, par exemple heurs et malheurs de la Loire-Inférieure, peut-il avoir autant d’intérêt que, disons, La Relation de voyage de Cabeza de Vaca, […].

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Si le planisphère n’a plus de secret, dont le moindre recoin a été ausculté, passé au peigne fin, le passé est une tache blanche qui n’en finit pas de s’agrandir. Comme pour la robe en haillons de la jeune fille de Perceval. Quand se ferment les déchirures de l’espace, alors s’ouvrent les blancs de la mémoire. Et nul besoin de remonter bien loin. Sur la carte actuelle de la vieille Europe, où les plaies refermées et les actes de contrition ont pu donner l’impression que tout était rentré dans l’ordre, que les nouvelles frontières avaient suturé ce passé sanglant, s’est ouvert peu à peu le blanc vertigineux du pays yiddish. La nouvelle frontière, ce n’est pas la Lune, comme annoncée en désespoir de nouveaux terrains à conquérir, à la surface de laquelle aujourd’hui flottent bêtement sous les vents solaires six ou sept drapeaux d’un État fantôme, ce n’est pas Mars qui n’a que son désert rouge à proposer et dont les Martiens peuplent notre imaginaire, la nouvelle frontière, c’est le temps.

Jean ROUAUD, Un peu la Guerre (la Vie Poétique, 3)