De temps à autre lire Bernhard. Côté répétitif & intensité. Le premier lu de lui, Les Manges-pas-cher, je l’ai lu en même temps que des livres du Nouveau roman. J’avais trouvé une certaine parenté. Ces Maîtres anciens, ça se passe dans un musée, je l’ai lu dans un musée, sans préméditation mais avec environnement propice à la concentration. Paysage & lecture / voyage d’admiration, voilà 2 thèmes abordé ici.

Paysage & lecture

Mieux vaut lire douze lignes d’un livre avec la plus grande intensité, donc de les pénétrer entièrement, comme on peut le dire, que de lire tout le livre comme le lecteur ordinaire qui, à la fin, connaît aussi peu le livre qu’il a lu que le passager d’avion le paysage qu’il survole. Il n’aperçoit même pas les contours. C’est ainsi que les gens lisent aujourd’hui, à la hâte, ils lisent tout et ne connaissent rien. J’entre dans un livre et je m’y installe tout entier, rendez-vous compte, dans une ou deux pages d’un ouvrage philosophique comme si je m’apprêtais à entrer dans un paysage, une nature, l’agencement d’un Etat, un détail de la Terre si vous voulez, afin de pénétrer à fond et non pas mollement, sans ardeur, ce détail de la Terre, de l’approfondir et ensuite, l’ayant approfondi, de déduire l’ensemble aussi complètement que j’en suis capable.

Voyage d’admiration

La véritable intelligence ne connaît pas l’admiration, elle prend connaissance, elle, respecte, elle estime, c’est tout, a-t-il dit. Les gens vont comme avec un sac à dos rempli d’admiration dans toutes les églises et dans tous les musées, et c’est pourquoi ils ont toujours ce maintien courbé, répugnant, qu’ils ont bien tous dans les églises et dans les musées, a-t-il dit. Je n’ai encore jamais vu personne entrer tout à fait normalement dans une église ou dans un musée et le plus répugnant, c’est d’observer les gens à Cnossos ou à Agrigente, lorsqu’ils sont arrivés au bout de leur voyage d’admiration, car les gens ne font pas d’autre voyage qu’un voyage d’admiration, a-t-il dit. L’admiration rend aveugle, a dit Reger, hier, elle rend l’admirateur stupide. La plupart des gens, une fois qu’ils sont entrés en admiration, ne sortent plus de l’admiration et en deviennent stupides. La plupart des gens sont stupides pendant toute leur vie, du seul fait qu’ils admirent. Il n’y a rien à admirer, a dit Reger, hier, rien, rien du tout. Parce que le respect et l’estime sont trop difficiles pour les gens, ils admirent, cela leur coûte moins cher, a dit Reger. L’admiration est plus facile que le respect, que l’estime, l’admiration est le propre de l’imbécile, a dit Reger. Seul l’imbécile admire, l’intelligent n’admire pas, il respecte, estime, comprend, voilà. Mais pour le respect, l’estime et la compréhension, il faut de l’esprit, et de l’esprit, les gens n’en ont pas, sans esprit et parfaitement dépourvus d’esprit ils vont voir les Pyramides et les colonnes siciliennes et les temples perses et s’imbibent d’admiration avec toute leur bêtise, a-t-il dit. L’état d’admiration est un état de faiblesse d’esprit, a dit Reger, hier, presque tous les gens vivent dans cet état de faiblesse d’esprit. Et c’est dans cet état de faiblesse d’esprit qu’ils entrent tous dans le Musée d’art ancien, a-t-il dit.