Il y a Christaller et sa théorie des lieux centraux, l’homme logique. Il y a on fait ses achats là où les produits et le choix le plus multiple possible sont concentrés. Il y a donc qu’on va en ville. Et il y a le contre-Christaller, l’homme sentimental qui qui déjoue la logique ; chacun a ses raisons de déjouer la logique.

Il ne sortira plus du monde coupé en deux du petit commerçant. D’un côté les bons, ceux qui se servent chez lui, de l’autre, les méchants, les plus nombreux, qui vont ailleurs, dans les magasins du centre reconstruits. À ceux-là joindre le gouvernement soupçonné de vouloir notre mort en favorisant les gros. Même dans les bons clients, une ligne de partage, les bons, qui prennent toutes leurs commissions à la boutique, les mauvais, venant nous faire injure en achetant le litre d’huile qu’ils ont oublié de rapporter d’en ville. Et des bons, encore se méfier, toujours prêts aux infidélités, persuadés qu’on les vole. Le monde entier ligué. Haine et servilité, haine de sa servilité. Au fond de lui, l’espérance de tout commerçant, être seul dans une ville à vendre sa marchandise. On allait chercher le pain à un kilomètre de la maison parce que le boulanger d’à côté ne nous achetait rien.

Annie ERNAUX, La Place