C’est déjà pris, le sentiment géographique (cf Chaillou et Le Seuil). Mais c’est bien ça, l’affaire d’ici, faire émerger le sentiment géographique des écrivains. Et dedans les écrivains, Calvino il y est pas mal géographique. Je me souviens (Perec y est aussi dans les références littéraires des géographes) qu’il y a une entrée Calvino dans le dictionnaire géographique Lévy/Lussault. Dommage, il est épuisé ce dico, faudra que je retrouve l’entrée, peut-être l’ai-je photocopiée à l’époque des études de géo, cette entrée ; faudrait replonger dans la géologie -strates & strates- des documents universitaires.

Ville, lieu & non-lieux

J’ai beau me dire qu’il n’y a plus de villes de province, et qu’il n’y en a peut-être jamais eu : chaque lieu communique instantanément avec tous les autres, on ne ressent un peu d’isolement que durant le trajet d’un lieu à un autre, c’est-à-dire quand on n’est dans aucun lieu. Le fait est que moi, justement, je me trouve sans un ici ni un ailleurs, bien repérable comme un étranger aux yeux des non-étrangers, dans la mesure au moins où je les perçois comme tels, avec envie.

Géographie ordinaire

Nous sommes dans une ville où l’on rencontre toujours les mêmes personnes dans la rue ; les visages portent sur eux un poids d’habitude qui se communique à celui qui, comme moi, sans être pourtant jamais venu ici, comprend que ce sont les visages habituels, des traits que le miroir du bar a vus s’épaissir, s’affaisser, des expressions qui se sont chiffonnées, gonflées, soir après soir.

 emboîtements d’échelles

Tu voudrais le jeter hors de la maison, hors du bloc de maisons, hors du quartier, de la communauté, du département, de la région, du territoire national, du Marché commun, hors de la culture occidentale, de la plateforme continentale, de l’atmosphère, de la biosphère, de la stratosphère, du champ de la gravitation, du système solaire, de la galaxie, de l’amas des galaxies, et l’envoyer plus loin encore, au-delà du point limite d’expansion des galaxies, là où l’espace-temps n’est pas encore arrivé, là où il rencontrerait le non-être, et même le non-avoir-été, sans avant ni après, et se perdrait enfin dans la négativité la plus absolue, la plus radicale, la plus incontestable.

lire l’atlas

Au vrai, tu n’avais pas le sentiment que les noms Brigd, Gritzvi aient une sonorité typiquement polonaise. Tu as un bon atlas, très détaillé ; tu consultes l’index : Pëtkwo devrait être une ville importante, Aagd un fleuve ou un lac. Tu les trouves dans un lointain territoire du Nord que les guerres et les traités de paix ont successivement attribués à des Etats différents. Peut-être aussi à la Pologne ? Tu consultes une encyclopédie, un atlas historique ; non, rien à voir avec la Pologne ; cette zone formait entre les deux guerres un Etat indépendant : la Cimmérie, capitale : Örkko ; langue nationale : le cimmérien, de souche botno-ougrienne. L’article « Cimmérie » de l’encyclopédie se termine par des phrases peu consolantes : « Au cours des répartitions territoriales successives décidées entre ses puissants voisins, la jeune nation ne tarda pas à être effacée de la carte ; la population autochtone fut dispersée ; la langue et la culture cimmériennes ne se développèrent plus. »

un tissu de lieux

Les vies humaines forment une trame continue, où toute tentative d’isoler un fragment de vécu qui ait un sens en dehors du reste – par exemple, une rencontre entre deux personnes qui deviendra décisive pour toutes les deux – doit tenir compte du fait que chacun des deux traîne avec lui un tissu de faits, de lieux, d’autres personnes, et que de la rencontre il découlera à nouveau d’autres histoires, qui à leur tour se sépareront de leur histoire commune.)

 

 littérature et vérité du monde

mais la fonction de l’auteur, l’idée que derrière chaque livre il y a quelqu’un qui garantit la vérité de ce monde de fantasmes et fictions, par le seul fait qu’il y a investi sa vérité propre, qu’il s’est lui-même identifié avec cette construction de mots ?

livre vs monde

Ton appartement, c’est le lieu où tu lis : il peut nous dire la place que les livres tiennent dans ta vie, s’ils sont une défense que tu opposes au monde extérieur, un rêve où tu t’absorbes, comme une drogue ; ou au contraire autant de ponts que tu jettes vers l’extérieur, versun monde qui t’intéresse au point que tu veuilles en multiplier et en élargir grâce aux livres les dimensions.

 Tout (le monde)

Les géographes arabes du Moyen Âge, dans leurs descriptions du port d’Alexandrie, rappellent la colonne qui s’élevait sur l’île du Phare, et que surmontait un miroir d’acier où l’on voyait les navires se déplacer jusqu’à une énorme distance : au large de Chypre, de Constantinople, de toutes les terres des Romains. En concentrant les rayons, les miroirs courbes peuvent capter une image du Tout.

 le livre e(s)t le monde

Parfois, je pense à la matière du livre à écrire comme à quelque chose qui existe déjà : pensées déjà pensées, dialogues déjà proférés, histoires déjà arrivées, lieux et atmosphères déjà vus ; le livre ne devrait être rien d’autre qu’un équivalent du monde non écrit traduit en écriture. D’autres fois, en revanche, je crois comprendre qu’entre le livre à écrire et les choses qui existent déjà, il ne peut y avoir qu’une espèce de complémentarité : le livre devrait être la contrepartie écrite du monde non écrit ; sa matière, ce qui n’est pas et ne pourra pas être sans avoir été écrit, et dont ce qui existe éprouve obscurément le manque dans sa propre incomplétude.

Je vois que, d’une façon ou d’une autre, je ne cesse de tourner autour de l’idée d’une interdépendance entre le monde non écrit et le livre que je devrais écrire.

 la continuité de l’espace discontinu

Voler est tout le contraire d’un voyage : ce que tu franchis est une discontinuité, un espace rompu, tu disparais dans le vide, tu acceptes de n’être en aucun lieu, pour une durée qui forme elle aussi une espèce de vide dans le temps ; puis tu reparais, dans un lieu et en un moment sans rapport avec ceux où et quand tu avais disparu. Pendant ce temps, qu’est-ce que tu fais ? Comment occupes-tu ton absence au monde et l’absence du monde à toi ?

 une cartographie de la lecture

Le Directeur Général t’invite à considérer le planisphère accroché au mur. Des couleurs différentes indiquent : les pays où les livres sont systématiquement saisis ; les pays où ne peuvent circuler que les livres publiés ou approuvés par l’Etat ; les pays où il existe une censure rudimentaire, approximative et imprévisible ; les pays où la censure est subtile, savante, attentive aux implications et aux allusions, gérée par des intellectuels méticuleux et perspicaces ; les pays où les réseaux de diffusion sont doubles : un légal et un clandestin ; les pays où il n’y a pas de censure parce qu’il n’y a pas de livres, mais beaucoup de lecteurs potentiels ; les pays où il n’y a pas de livres mais où personne n’en déplore l’absence ; les pays, enfin, où l’on produit tous les jours des livres pour tous les goûts et toutes les idées, mais dans l’indifférence générale. « Personne n’attache aujourd’hui autant de valeur à l’écriture que les régimes policiers, remarque Arkadian Porphyritch.