Comme à fond, toujours, dans Alechinsky, je fais quelques débords, quelques recherches dans les marges, et je trouve ce que je ne cherche pas, une évocation du monde et de sa finitude par le Cobra-chef, Christiant Dotremont. Je note les gouteuses : à moins d’être touriste, c’est-à-dire inhumain et « Pourquoi voulez-vous aller à Pékin ? » -> : « Regarder les arbres le long du fleuve, voir s’ils ne ressemblent pas aux arbres le long de la Seine, voir s’ils ressemblent aux arbres sur les gravures chinoises, si vraiment ils ressemblent à des touches d’encre de Chine… ».

Mais à notre époque, l’époque d’aujourd’hui, l’on s’acharne à couvrir. Tout se passe comme si l’homme, arrivé à dresser du monde une carte complète, désormais devait dépenser son énergie à brouiller les cartes, à tricher. Aujourd’hui l’Allemagne est une grande tache noire où nous n’avons pas le droit de vivre, la Forêt-Noire nous est interdite, il est défendu d’aller boire un verre de vin au bord du Rhin en écoutant un lied – à moins d’être touriste, c’est-à-dire inhumain. Et la Russie ! Parlons de la Russie ! Parlons-en ! Elle est devenue une grande tache rouge et aucun d’entre nous ne peut aller découvrir dans le ciel de Vitebsk un ange qui joue du violon, ni dans les ruelles de Moscou un violoneux qui joue comme un ange, ni au bord de la Crimée une idée nouvelle du soleil et de la mer. Et l’Espagne ! L’Afrique ! La Chine ! Le Japon ! Les îles Mariannes ! Nous n’avons plus droit à ces grands espaces infinis où nous pourrions découvrir tant de petites choses infinies, les mettre bout à bout, en faire un collier de joie, nous en emparer et nous en parer. Les soldats, les colons, les colonels, les espions, les banquiers qui ont droit à ces villes, à ces forêts, ne les voient pas. Imaginez un homme simple qui veuille aller à Pékin et qui après un mois de démarches se trouverait à la tête d’un formulaire et qui à la question : « Pourquoi voulez-vous aller à Pékin ? » répondrait : « Regarder les arbres le long du fleuve, voir s’ils ne ressemblent pas aux arbres le long de la Seine, voir s’ils ressemblent aux arbres sur les gravures chinoises, si vraiment ils ressemblent à des touches d’encre de Chine… » Il ne recevrait pas de visa – lui qui voudrait simplement voir. Il faut être fou aujourd’hui pour caresser le projet de caresser les fleurs qui poussent à Los Angeles, de simplement contempler le ciel au-dessus de Tokyo, de simplement croiser les gens dans les rues de Varsovie, de simplement respirer le parfum de l’herbe au soleil de Bucarest… La guerre a détruit beaucoup de villes – et celles qu’elle n’a pas détruites elle s’est occupée de les fermer. Nous sommes aujourd’hui parqués dans nos provinces – et le bout d’Europe qui nous reste est comme un bout de labyrinthe.

Christian Dotremont, L’Arbre et l’Arme, éd. Galilée