Ça fait un moment, 6 mois au bas mot, que j’ai annoncé à certains ce billet.

marche

Page 14 :

Chaque pas qu’on fait sur la route l’enfonce un peu plus profondément dans la terre : c’est que la route est pas de fondation – trottinement, chevauchée, course –, et la marche écorche la substance. Retour au néant, sillon friable ; et même la fourmi de si peu de chair, la si légère fourmi, l’impondérable, y creuse l’échancrure intrinsèque à tout destin.

Ça fait un moment,

Lieux & mémoire

Page 54 :

Certains lieux – cette terrasse au lever du jour, par exemple, avec arbres sereins, de beau volume et lourds de mûrissements – font tout à coup remonter en mémoire l’émotion de cette brouette, un jour, à l’arrêt sous une charmille, à tendre portée de main d’homme. Une de ces brouettes bordées de ridelles, en bois, avec une roue cerclée de fer, et qui sont à l’image de ces longs porcs dont le groin ne peut fouiller le ciel – leur regard, d’ailleurs, est aussi trop court pour comprendre les nuages ; une de ces brouettes terriennes, où l’enfance se véhicule avec l’humus, les feuilles d’automne, le fumier, les déjections des animaux domestiques : et il en fume une chaleur, les pourritures s’y accomplissent en une bonté pleine de miséricorde ; la mort transportée promet, transfigurée, la renaissance herbue, potagère – nutritive et succulente.

je voulais faire un truc bien, un peu plus que d’habitude,

monde

Page 38 :

Le monde a la simplicité de l’arbre, des prairies, des premières fleurs aux branches ; les brumes se lèvent, libérant les taillis et les villages. Les labours travaillent la terre à grande force neuronale ; et par les colzas, les genêts, le jaune est exhaussé vers le pauvre soleil. Non, rien de noir, rien qui valide l’obscurité. La plus humble rigole reflète en miroir une lumière incontestable.

parce que j’ai particulièrement aimé ce petit livre rouge ;

mots & poète

Page 86 :

Un départ d’hirondelles recèle bien plus d’ailes que jamais n’en portera ton prénom, migrateur immobile !

Tu assistes aux regroupements sur les fils électriques : les mots épars se rejoignent, nouent lentement la phrase, l’allongent, l’accentuent, la rompent, la retrament, en travail de poète sensible aux rythmes, tandis que d’un mouvement contraire le marronnier se défeuille, dispersé par le vent.

L’écriture : ce bougé – la vie, la mort – entre l’arbre et l’oiseau. Peut-être, même, n’est-ce pas d’un « entre », qu’il s’agit, mais d’une mêlée des lieux, ciel, terre, confondus, comme d’une résurrection mal dégagée de ses substances.

l’entre poésie & récit de voyages & journal personnel. (Je me souviens maintenant que c’est le sous titre ‘petite proses sur fond de lieux’ qui m’avait définitivement attiré).

photographie

Page 96 :

Cette écorchure de clarté dans la matière nuageuse –comme, pour cueillir la gemme, on entaille l’écorce : le ciel est donc un pin, si, scrutant par la baie vitrée la baie – celle, maritime, où dorment encore, sous la pluie tropicale, les bateaux –, c’est à la bouche et aux doigts – frappant sur le clavier de mon ordinateur – cette image qui me vient spontanément.

La photographie contemporaine aime à superposer, dans une sorte de tremblé, des clichés différents pour affranchir le regard de la topographie : tout désir de nommer tel ou tel endroit se trouve alors éteint sous l’empilement des couches qui en masque l’ancrage, l’estompe – comme on peindrait hors lieu, et pour ainsi dire abstraitement.

Si je m’en retourne à mon impression matinale : la métaphore procède-t-elle d’autre manière ? Je ne vois pas seulement ce que je vois : je vois, au travers de ce que je vois, ce que la poésie me donne à voir, et qu’elle m’impose à l’œil – autant, d’ailleurs, qu’à l’oreille : un monde flouté par les réminiscences (ici, manifestement, « Le Pin des Landes », de Théophile Gautier ; mes traversées de la Gascogne), qui déforment l’immédiateté de la sensation, pour la voiler d’autres temps, d’autres espaces, et abolir l’espace, et abolir le temps.

Et c’est ainsi que tout homme un peu voyant s’exprime, à l’aube, dans l’inactuel et l’utopie.

Et, surprise -le titre annoncerait plutôt une incursion dans l’art, ça tombe bien, j’aime Brueghel aussi-

« On est lentement ce qu’on voit »

Page 129 :

… Mais il y a quelque chose : on le sent par la peau. Il faudrait se mettre à nu pour savoir ce que c’est. Le nageur ne doute pas de la mer : mais le fœtus, a-t-il conscience de la matrice, et qu’il va naître ? Et d’abord ce sont les épaules, et c’est une encore muette parole d’épaules. Puis une parole de torse et d’abdomen, puis une parole de membres. Cela progresse en pluie, mot à mot, glissant la phrase, l’huile, le chrême sur l’épiderme. L’onction de nuit, puis d’aube, infusant le corps, et toute chose y prend pied, s’y réalise.

On est lentement ce qu’on voit, qui ne vient plus du ciel, mais de l’étale : la ville, calme, la cathédrale, l’église et les bâtisses, le tilleul des pharmacies, le port phosphorescent de grues, de bateaux à l’ancre.

Comment serait-il rien, ce qui existe, dès qu’on éprouve de nouveau la coque dégagée du brou ? – Et l’on devient, à mesure, ce tableau, cette empreinte en marche, que plus tard dans le jour on coulera parmi le monde, en vivants paragraphes articulant le glossaire.

la géo se parsème tout au long des textes, une géo résolument poétique.

« lieux dit »

Page 130

La forêt, dans le ciel, de bouleaux. Cours, petit jour dalmatien, gueule ouverte à la pluie ! Je n’ai d’arbre à mettre à bas – nulle croix rouge sur les troncs – ni même à scarifier : sève à demeure sous l’écorce, pour la force vers les cimes, et l’écureuil d’un avion de ligne perce auburn la verticalité muette.

Mes ailleurs à ma fenêtre : est-on jamais purement quelque part? L’œil superpose les calques – et l’oreille quête le calcaire– en affleurements de mémoire. Il suffit de quelques nuages – s’il les faut nommer – pour qu’émergent sans transports les lieux dits de notre cœur : ni Syracuse, ni les jardins de Babylone, mais les « terres froides » entre Siegen et Cologne un matin d’octobre, mais le figuier de Guite éraflant le mur de vieux torchis, figues sous le crachin fabuleusement cendrées

comme de cette poussière humectée de salive dont, prononçant le mot d’homme, on éprouve sur les papilles la mâche originelle.

LEM (l’auteur), m’embarque autour de son monde, -je mets moult marque-pages, des tickets du musée Balzac avec manuscrits et autres photos, des Le monde magique de Disney avec des fées en jupettes, des rats et Winnie forcément-

cartes

Page 132

Vieillir, qu’est-ce donc, pour qui s’y voit porté par des études ou son goût personnel, que chaque jour considérer plus profondément le langage ? Vient un soir qu’il est moins malaisé d’envisager l’étoile reflétée verticale sur l’eau du puits que de lever les yeux : c’est alors qu’avec plus d’acuité l’on saisit que la langue a dans la terre ses assises, consubstantielle à notre histoire, qu’elle n’est affaire ni d’anges ni d’astres, mais de forêts exploitées, de prairies, de champs, de labours. Où l’homme passe, il laisse des mots en héritage, fichés droits dans le temps comme ces menhirs dont l’usage s’est oublié, mais qui demeurent, moussus, rongés par les intempéries. Toutes choses, ou presque, sont dites, tous lieux aussi, fabuleusement: c’est la fable qui dresse les cartes, si la fable, c’est la bouche. Et l’on scrute ces monuments, penché vers le sol à la lueur d’opaques étymologies : la parole en déborde, mais elle est de longue main retournée aux friches, et les ronces, quelques mûres qu’on y cueille, nous affrontent, impénétrables

Bavière – Maroc – TGV – Haïti – Montmorillon – Martinique – ….

monde (2)

Page 145

Le monde ne souffle mot, mais siffle un vent continu, bosselé d’une intensité qui monte et retombe tels, sur les oscillogrammes, les gribouillis syllabiques. Quelqu’un doit parler dans l’aube, dire quelque chose d’impénétrable dont on ne perçoit que le murmure spectral et stylisé, collines et plaines, hautes montagnes – lesquelles en tous lieux cependant portent des noms, mais sans qu’on puisse, les aboutant, former la phrase intelligible où s’exprimerait, des sommets à l’estuaire, le coulant développement des cours d’eau.

Fluidité du vent que rien ne stoppe, à peine les obstacles – mais toujours vaincus, franchis à l’arraché : l’arbre, la pierre, subissant l’érosion de cette voix insensée qui prélève, comme un droit de passage, brindilles et poussière – les mots sur le bout de la langue, donnés, loin des côtes, à la vague; qui parfois dans ses brassages les agrège, formant en surface l’île flottante : la masse illisible, sans pied ni carte, inconnue des pilotes, où se posent d’aventure la sterne et la mauve, ponctuant – comme dans une quête désespérée du sens – le paragraphe absurde.

Voilà, pas juste une citation géo-thématique habituelle, mais ce billet comme un mobile de lieux qui tiennent entre eux par le fil de la vie de l’auteur, et de sa poésie-monde.

Lionel-Édouard MARTIN, Brueghel en mes domaines, Editions Le Vampire Actif