Voilà, je me suis penché sur les tanka, sur la forme courte littéraire et la géographie. Le temps c’est de l’argent, la géographie, c’est de l’instant. Ca ne va pas plaire aux historien, ça, faut faire gaffe, ne fâcher personne, quand même. Je ne sais même pas si je suis d’accord avec cet axiome que je viens de lancer, comme ça gratuitement. En tous cas, ce que je sais, c’est que j’aime les cartes (un géographe que j’aime bien (Henri Chamussy) a écrit en préambule (en substance, je ne me rappelle pas le détail) à un cours destiné aux nouveaux géographes que si on n’est pas capable de rêver en regardant une carte, on n’est pas fait pour la géographie).

 

Il y a donc les chenilles sépia des montagnes ; des traits rouges pleins, qui sont des sentiers méprisables puisqu’ils ont été déjà suivis, et des traits rouges pointillés qui marquent à l’aventure les routes ouvertes, inexistantes peut-être. Des traits bleus qui dessinent les fleuves ; des traits verts représentant les limites des provinces ou des États. Quelle sera la possibilité de franchir l’un ou de sauter l’autre ? Le fleuve a peut-être un pont ici ; et la frontière politique un prétexte à n’être pas enjambée. Enfin, il y a le problème de pure longueur dans l’espace que tout ce chemin représente. Et voici la roulette d’acier du curvimètre qui se tortille et virevolte entre mes doigts, progressant terriblement vite sur son axe enspiralé. Elle fait sa route avant moi, et puis, reportée sur la barre rigide de l’échelle, elle donne, sans commentaires, des mesures précises, précises au centième, – mais fausses car, pour un détour du trait sur la carte, la route en a peut-être fait deux sur la plaine, et dix et vingt sur la montagne. Et quel rapport logique accepter entre l’espace, la sueur, la chaleur, la fatigue et l’entrain la hâte à poursuivre ou le désir du retour en arrière ? Rien n’est publié, mesuré sur ce point, rien qui unisse le jeu du curvimètre dans mes doigts, et la grande agitation musculaire qui suivra.

Enfin, toute question et toute incertitude sont portées à l’extrême lorsque, délaissant les parties dessinées de cette carte, – honnête et sincère puisqu’elle avoue ses ignorances, – on s’aventure dans ses zones laissées en blanc. Là, ni fleuves ni routes, ni plaines, ni montagnes. C’est là pourtant où l’expérience du réel traversera son domaine de choix. Pour dompter et dessiner d’avance ce que l’on trouvera dans ce blanc, vais-je déjà retomber dans l’imaginaire à peine fui ?

Victor SEGALEN, Équipée, Voyage au pays du Réel