«J’ai fait un paquet de toutes les hardes du vieil homme

et je les ai jetées dans le Mississippi.

Le Gulf Stream les rapportera sur les côtes de l’Angleterre

et tu les repêcheras si tu as besoin de haillons de rechange.»

Elisée Reclus, Correspondance à son frère Elie Reclus, de la Nouvelle Orléans, sans date, 1854 probablement.

Le Mississippi m’a délivré, à sa manière et par-devers moi, l’enseignement d’un univers qui peut m’anéantir et me submerge. Transi par la grandeur mathématique de sa nature sublime, j’ai senti à l’accotement de son cours mon estomac se situer «géographiquement», à un point très précis de convergence des lignes du monde.

Il ne me vint pourtant pas à l’idée de flâner sur les berges du fleuve. On peut écrivasser à loisir et de la façon la plus romantique qui soit sur le Sud américain, ses magnolias et sa typicité; mais qui y va sent l’odeur des cadavres. J’ai sillonné les terres du bas Mississippi comme autant d’arpents anachroniques d’une glaise antédiluvienne, enlacée par des racines ante bellum, mais où toute perspective de refuge me parut d’emblée condamnée. Pas même les églises dont le culte baptiste m’était étranger. Là-bas, les villas blanches des planteurs blancs sont engoncées dans le corridor chimique — ces raffineries de sucre et de pétrole et ces hautes cheminées d’usines à gaz sur le grand parking desquelles sont garés, à chaque fois, une bonne cinquantaine de pick-ups Ford ou Chevrolet qui biberonnent trois gallons au cent. Moins de deux dollars, le gallon, là-bas. Pas un espace public, des rangées de cabanes au toit recouvert de bâche bleue, Shotgun houses ou mobile homes et pauvres caravanes. Urban sprawl. Des palissades de travers, des chiens déments, un fusil de chasse dans chaque baraque. Tu ne t’approches pas. Je peux te dire qu’on l’oublie bien vite, l’épique sudiste d’Autant en emporte le vent! C’est Faulkner qui avait raison, en inventant le comté de Yoknapatawpha. En qualité de fondation héroïque, c’est plutôt mal parti. Deep South ou la terre déchue d’un combat perdu. Le Sud est de mauvaise constitution. C’est pour cela que les cimetières y ont l’architecture la plus solide et remarquable des États-Unis, afin d’éviter que les cadavres ne remontent à la surface à la faveur des crues régulières.

Avant que le parfum des fleurs de Garden District ne s’épanche, je prenais le premier autobus, le premier train, le premier tramway qu’avale cette brume venue des bayous, linceul vaporeux qui s’accroche en barbe aux cyprès et qui leur donne l’apparence de statues du Commandeur. Et je sentais alors une menace atavique et sourde s’infiltrer dans la civilisation du «vieil homme» que je portais. In the Mood… Voici le mitan bouillonnant du fleuve, les tourbillons imprévisibles qui se créent à l’issue d’une boucle, et puis le charroi qui a promené tous les cadavres de nègres. Ici, les Bottoms — les basses terres — qui sont sa houle, et le ciel son écume, et les hommes sa chanson de malheur. Fleuve multiple de sensations dédoublées, au courant de conscience électrique et diffracté dans le Temps, et dont Faulkner entreprit la narration rituelle et subtile. C’est l’effet qu’il me fit, le Mississippi. «La solitude de ce flot solennel et formidable est impressionnante — et déprimante.» C’est Twain qui le dit et moi avec lui. Le sentiment géographique qui m’emplit l’âme était profondément duel. J’avais à faire à «un pays qui est un fleuve, un fleuve habité comme un pays.»

Marchant sur les levées artificielles qu’il a vu s’édifier, j’emboitai le pas d’Elisée Reclus, jeune géographe de vingt-trois ans méditant sur les efforts du génie hydraulique américain pour domestiquer ce fleuve «travailleur», qui charrie et amoncelle les alluvions de la montagne comme de la plaine dans un delta qui avance sur l’océan. Levees et cutt-offs s’aménageaient alors dans le but de juguler «la grande aorte». Big Muddy sédimentait les terres des plantations. Mais le Mississippi a toujours créé des levées naturelles à la morphologie capricieuse par le jeu de son cours. Son palimpseste était pour les premiers américains et les indiens Choctaw, la signature de Dieu gravée dans la vallée. En 1944, Harold Fisk dessina une longue carte des variations du fleuve serpent. Les fantômes du Mississippi y apparaissaient en couleur comme autant de manifestations de la sacralité des écritures géographiques. Livre ouvert, mais changeant, que les pilotes de steamboats devaient savoir lire «les yeux fermés», — water-reading que le fameux Horace Bixby enseigne à Samuel Langhorne Clemens: «Tu apprends la forme du fleuve; et tu l’apprends avec une certitude si absolue que tu peux piloter en suivant toujours la forme qui est dans ta tête et en ne te souciant pas de celle que tu as devant les yeux.» Le ruban du Mississippi à lire et à décrypter, c’est une longue histoire. Il était déjà dans un de ces paysages à dérouler, un des plus grands panoramas du monde peint par John Banvard en 1846: un rouleau de douze pieds par trois-cent-soixante-neuf mètres de long. Cette histoire de rouleau me fait penser à l’Original Scroll de Jack Kerouac. Jack découvre d’abord le fleuve en amont, à Rock Island, «avec sa vaste odeur putride, celle du corps nu et cru de l’Amérique, à force de le baigner.» Puis il le retrouve en majesté à la Nouvelle Orléans, sur le ferry d’Algiers, où une chanson de Mississippi Slim(¯) en tête, il a la révélation de l’Un, de la procession de tous les instants de sa vie dans l’Un. «Qu’est-ce que le Mississippi? Motte de limon diluée dans la nuit pluvieuse, bonde lâchée en douce des berges abruptes du Missouri, courant dissous qui dévale l’éternel lit des eaux, tribut aux brunes écumes, périple au fil d’infinies vallées et levées et fourrés, vers l’aval, l’aval encore, passé Memphis, Greenville, Eudora, Vicksburg, Natchez, Port Allen, et Port Orléans, et la Pointe des Deltas, passé Potash, Venise et le Grand Golfe de la Nuit, et au-delà. Ainsi les étoiles réchauffent de leur éclat le golfe du Mexique, la nuit. De la Caraïbe douce et sulfureuse nous vient l’électricité, et de la Crête des Rocheuses, où se décident et les pluies et les fleuves, nous viennent les bourrasques; et la petite goutte de pluie chue dans le Dakota gorgée de vase et de roses s’enfle ressuscitée de la mer, s’envole refleurir dans les ondes mêlées du lit du Mississippi, elle revit. Ainsi nous, Américains, ensemble, nous tendons telle la pluie vers le Fleuve Unique de l’Ensemble qui va vers la mer, et au-delà, nul d’entre nous ne sait où.»

Highway liquide d’une embardée existentielle à travers l’Amérique de Sur la route, radeau-aventure de Huckleberry Finn, canot-récit du forçat de If I Forget Thee, Jerusalem: mes pensées navigant sur le Mississippi, rien ne me fut davantage étranger que la narration Stendhalienne du miroir que l’on promène le long d’un chemin; j’étais fétu de paille confiant mon salut au grand Tout, le plus qu’Un, Dieu le Père. J’étais Américain. Et lorsque dans mon imagination le fleuve fut rendu à sa nature d’étendue sauvage, et que je ne voulus plus rien savoir, surtout ne pas savoir que j’étais sur le Fleuve, pour ne pas m’évanouir, alors l’idée démente du forçat dans sa barque m’est devenue une certitude; oui, j’étais, l’instant d’un songe bouleversant, ce forçat qui découvre que «la condition présente de cette terre n’était pas un phénomène d’une fois par décennie, que les années intermédiaires pendant lesquelles elle tolérait sur son sein paisible et endormi la frêle mécanique des grossières inventions humaines constituaient le phénomène et que l’état normal c’était l’état actuel, et que le fleuve faisait à présent ce qu’il aimait à faire après avoir patiemment attendu dix années, de même qu’un mulet travaillera dix ans pour vous à seule fin d’avoir le privilège de vous décocher une ruade une bonne fois.»

Je vis donc ces mêmes levées qu’avait décrites Elisée Reclus, et qui ont pour prétendue finalité de protéger les hommes des inondations. À la Nouvelle Orléans, bâtie sur une assiette sédimentaire creuse environnée de réservoirs d’eau, plus basse par certains endroits que le niveau de la mer, des rives artificielles furent dressées en front de fleuve dès 1727. Elles allaient jusqu’à Baton Rouge en 1783. Ce qui n’empêcha pas la ville d’être régulièrement dévastée. Le 4 mai 1849, les levées ont cédé et deux-cents «blocks» de la ville furent recouverts d’eau. Par le Swamp Land Act de 1850, l’État fédéral prit alors à sa charge le problème de la régulation du Mississippi. Elisée Reclus était du côté de Charles Ellet, un ingénieur civil qui considérait que les efforts mis dans le renforcement des levees portaient le risque d’accroître la fréquence et la violence des inondations. Il était pour les outlets et spillways. L’ingénieur militaire Andrew Atkinson Humphreys, qui nourrissait une haine terrible pour Ellet, émit des conclusions diamétralement opposées. Dans son rapport, il préconisa un système organisé de levées artificielles. Cette solution asseyait la domination sans partage du corps des ingénieurs militaires dans l’hydraulique, un appétit de domination qui perdure aujourd’hui le long du cours du Mississippi. Le résultat, ce sont trois-cent-soixante-mille tonnes de sédiments déversées chaque jour à corps perdu dans le Golfe du Mexique, canalisées par le corridor des levées. La croissance urbaine de la Nouvelle Orléans s’étant faite à force d’assèchements et de drainages sur les marais, le backswamp, elle s’est illusoirement minéralisée à l’intérieur de rives rigides. Ailleurs, en Louisiane, l’eau appelle l’eau. Le sol spongieux (marsh) et l’eau persistante (swamp) des marécages qui sont la barrière de protection contre l’Océan disparaissent et le sol de la plaine s’affaisse, privé des sédiments du fleuve.

J’appris qu’ici les gens ont très tôt adopté un décompte du temps en années de crues du Mississippi: 1858, 1862, 1867, 1882, 1884, 1890, 1897, 1903, 1912, 1913, 1922, 1927, 1937… Il y eût aussi 1952, 1965, 1973, 1993… Toujours, les mêmes scènes horribles qui se répètent. Mais rien changera les musiciens de la Nouvelle Orléans, qui préfèrent la joie de vivre ironique d’un «I’ll be glad when you’re Dead You Rascal You»(¯) à toute composition négative ou revendicatrice. En dépit de toutes ses afflictions, cette ville développe un ethos du bon temps et de la vie de jouissance que le puritanisme américain a toujours eu du mal à avaler, au point de lire les catastrophes environnementales subies par la Nouvelle Orléans comme autant de châtiments de Gomorrhe. Richard H. Baker, sénateur républicain de Louisiane, déclare après Katrina: «Nous avons finalement nettoyé les logements sociaux de la Nouvelle Orléans. Ce que nous ne serions pas parvenu à faire, Dieu l’a fait pour nous.» Décontracté…

Toutefois, les fureurs du Mississippi ont inspiré les plus belles chansons de spleen social qu’il m’ait été donné d’entendre. La ballade satirique composée en 1974 par Randy Newman sur les grandes inondations, «Louisiana 1927»(¯) et qui a pour refrain «They’re tryin’ to Wash Us Away» caractérise sans doute le sentiment de pas mal de néo-orléanais noirs aujourd’hui. Elle ne ferme donc pas le ban d’une longue tradition musicale. Le «Backwater Blues»(¯) est enregistré en avril 1927 et Bessie Smith prolonge ce chant dramatique le mois suivant, avec le célèbre «Muddy Water (A Mississsippi Moan)»(¯). Et l’été de la même année, Blind Lemon Jefferson décrit sa frousse dans «Rising High Water Blues»(¯): «L’eau du fleuve qui monte, entre par les fenêtres et par la porte de chez moi». Il y a aussi «The Flood Blues»(¯) de Sippi Wallace et «Greenville Levee Blues»(¯) d’Alice Pearson l’année suivante, et Vernon Dalhart, et Charley Patton, et bien d’autres. «When the levee Breaks»(¯) que chantent Memphis Minnie et Kansas John en 1929 a eu une plus grande fortune encore: le Gulf Stream a porté ces haillons du blues jusqu’en Angleterre où Led Zeppelin les a renfilés.

À la Nouvelle Orléans, le rythme du fleuve prend la coloration brune de la musique… ou bien l’inverse. Un appariement que j’ai ressenti, que tout le monde a ressenti, et Tennessee Williams le premier mieux que personne. «On pourrait presque sentir l’haleine chaude du fleuve brun derrière les entrepôts, avec leur entêtant remugle de bananes et de café. La musique d’un orchestre noir provenant d’un bar tout proche donne une atmosphère sonore correspondante. Dans ce coin de la Nouvelle Orléans, on n’est jamais très loin d’un mauvais piano où la fierté déliée de doigts bruns trouve à exprimer son vague à l’âme.» Ceux au teint mulâtre comme l’eau du Vieux Père entendent sa complainte. Genèse d’argile liquide. «I heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln went down to New Orleans, and I’ve seen its muddy boson turn all golden in sunset», psalmodie The Negro Speaks Rivers, poème de négritude s’il en est. Les nappes boueuses du Mississippi transfigurées en or…

Les trains de méandres sont une rythmique binaire, un jeu de questions-réponses des anses du fleuve, qui a propagé en vagabond les douze temps du blues et fait la fusion entre le ragtime de Saint Louis, Missouri, et les syncopes des bordels de Storyville, Nouvelle Orléans, en passant par Memphis. Je veux encore raconter ça. «Jass», en argot, était l’autre nom du sexe. Une ordonnance du 29 janvier 1897 crée Storyville: quartier du vice, un block rectangulaire, parallèle à Canal Street, à quatre rues au-dessus de la très animée Bourbon Street. Occupée par les rails du chemin de fer, Basin Street, aux avant-postes de ce secteur, est entrée dans la légende du jazz, celle de Satchmo qui y vécut son enfance. «Basin Street Blues»(¯) est un grand standard célébrant ce qui a pris naissance ici, dans ce quartier à l’émancipation contenue. Jelly Roll Morton(¯), Buddy Bolden, King Oliver(¯), Jabbo Smith(¯), trompettiste rival d’Armstrong… la plupart issus de Storyville, le quartier aux lanternes rouges. Morton est embauché comme pianiste de bordel à l’âge de douze ans! En 1917, la nation américaine s’engage dans la Grande Guerre. L’industrialisation à marche forcée attire dans le Nord et le Midwest la population noire du Sud lassée des travaux des champs et des lois raciales. 1917, c’est aussi la fin de Storyville, et de fait, la migration de ses musiciens vers le Nord, ses cachets et ses succès. Associé au succès commercial du Dixieland ODJB(¯), ce phénomène contribue à faire du jazz New Orleans une musique populaire nationale et non un folk du Sud. Chicago et New York deviennent alors les scènes de diffusion, de transmission et d’innovation du jazz. Au début des années 1920, la nouvelle Orléans avait perdu la quasi totalité de ses grandes figures musicales. Ils avaient remonté le Mississippi en vapeur. À partir de cette époque, elle ne serait plus exposée qu’à des «revivals» épisodiques.

La plupart des géniaux fainéants qui vivotaient d’expédients le long du Mississippi et se cuitaient à mort-pâle pour oublier ont été enfermés au pénitencier d’Angola, Louisane. J’entends Son House chanter «County Farm Blues»(¯): «Là-bas dans le Sud, quand tu fais quelque chose de mal, ils t’envoient, c’est sûr, dans un camp de travail». B.B. King, le chanceux, était conducteur de tracteur sur une plantation du Mississippi avant de s’enfuir à vingt-et-un ans pour tenter sa chance à Memphis. Ah oui! Memphis. Erigée en 1819 sur des promontoires rocheux, Memphis doit son nom à l’ambition de ses pères fondateurs qui n’ont pas peur de se référer au Nil et à la capitale des pharaons de l’ancienne Égypte. À Memphis, on n’a pas fait qu’assassiner des nègres, certes, mais on a été exemplaires en la matière. Luter King, c’est en 1968, au Lorraine Motel. Memphis, c’est aussi cette Cour d’appel qui déclare en 1956 que les circonstances du décès d’Emmett Till «manquent d’évidence» pour être qualifiées en meurtre. Et Dylan(¯) de chanter:

Twas down in Mississippi no so long ago,

When a young boy from Chicago town stepped through a Southern door.

This boy’s dreadful tragedy I can still remember well,

The color of his skin was black and his name was Emmett Till…

J’ai surtout en ma mémoire que l’harmonica fut surnommé le Mississippi saxophone et a trouvé sa terre d’élection à Memphis, Tennessee. C’est Noah Lewis qui rejoint Gus Cannon et ses Jug Stompers(¯). «Walk Right In». C’est aussi «Rockin’ Boogie»(¯) de Memphis Slim, qui jouait à Beale Street, dans une cité plutôt laxiste avec les lois de prohibition.

Mais Old Father est le capteur d’âmes dont les eaux boueuses ont le dessin originel des fleuves de lait et de miel de la Galilée. «Oh Mississippi river is so long deep and wide»(¯). Le fleuve magnétique me ramenait à la Nouvelle Orléans pour renaître, et la musique avec. Rebirth, revival… Quintessence! Par-delà Bunk Johnson(¯) et George Lewis(¯) le clarinettiste, Gregg Stafford(¯) le trompettiste. Encore après Chester Zardis, Louis Nelson(¯), Sadie Goodson, Damy Barker, Kid Thomas Valentine(¯), Percy Humphrey(¯), Willie Humphrey(¯), Emmanuel Sayles… tous les gars du Preservation Hall. «Courtisane entre deux âges, qui boude la lumière afin que demeure l’illusion de sa gloire passée.» Même après la grande migration des années vingt, la Nouvelle Orléans demeurait la ville de pas mal d’emmerdements qu’on rince avec quelques agapes bon marché et cette atmosphère âcre, à nulle autre pareille, où un désuet «Dream Train»(¯) balance dans la boîte à musique, «la ville du sandwich maigre et du café de chicorée, comme l’écrit Nelson Algren, la ville où les grappes d’aulx pendent sur des cordes, où les camionneurs dorment dans leurs camions, où les facteurs portent des casques coloniaux et où les chandelles rouges brûlent toute la nuit dans de vétustes lampes à long col.»

Aujourd’hui, tu y verras toujours les clubs aux portes grand ouvertes, le sol jonché de gobelets de bière, le public qui danse dans la rue, les tournoiements extatiques des badauds électrisés, noirs et blancs, jeunes et vieux, participant aux parades, lorsque le Jam des tambours est lancé aux carrefours. La Nouvelle Orléans c’est un peu le jukebox qui joue 24/24 heures. Après Katrina et la malédiction des eaux putrides, une forme de créativité musicale galvanisée par la douleur s’est exprimée. Elle raccordait sans doute à la tradition néo-orléanaise des marches funéraires endiablées, celles qui appellent des danses rédemptrices. Voici Frenchmen Street, Faubourg Marigny: Snug Harbor, Apple Barrel, d.b.a., et d’autres bars qui ferment et rouvrent sans cesse (tel le Spotted Cat). Panorama Jazz Band(¯) et Zydepunks (¯), regain d’énergie électrique, survoltée, à valeur cathartique; Treme Brass Band(¯), Lost Bayou Ramblers(¯), vocalises cajun «Aiieee…». Ce jazz est à la ville tel le salpêtre au mur des pissotières. Vert et chaud, il exsude la misère quiète des fatigués de naissance. Cela ne changera pas, comme mon Mississippi.

NOLA, la nostalgie qui oppresse mon cœur. Et c’est dents serrées maintenant que je fredonnerai un Tom Waits: «Well, I wish I was in New Orleans, I see it in my dreams»(¯). Étrange qu’il me soit si difficile de savoir si, en quittant la Nouvelle Orléans avec le Mississippi pour voir ce dernier mourir dans le Golfe du Mexique, j’ai laissé derrière moi un désastre ou une magie. J’y retournerai jeter les hardes du vieil homme.

***

* La petite icône (¯) réfère un morceau présent sur la liste musicale composée à l’attention du lecteur sur Spotify. Une trentaine de chansons pour une heure d’écoute.

** Citations tirées de: Elisée Reclus, Mississippi, Études et souvenirs — Mark Twain, La vie sur le Mississippi — William Faulkner, Si je t’oublie Jérusalem — Tennessee Williams, Un tramway nommé Désir — Langston Hugues, The Negro Speaks Rivers — Jack Kerouac, Sur la route — Édouard Glissant, Faulkner, Mississippi — William Faulkner, Croquis de la Nouvelle Orléans — Nelson Algren, A Walk on the Wild Side — Mario Maffi, Mississippi.

*** Texte écrit par Matthieu Duperrex, pour Urbain, trop urbain, qui invite sur son site le texte Les restes du voyage (2) BERLIN dans le cadre du projet de vases communicants: “le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.”

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