J’essayais de vous faire comprendre qu’il est impossible de représenter la terre avec précision sans la déformer, de même qu’il est impossible de faire passer la réalité dans le discours sans employer un certain type de projection, un certain réseau de repères dont la forme et l’organisation dépendent de ce que l’on cherche à mettre en évidence, et, corollairement, de ce qu’on a besoin de savoir
(ceci, évidemment, je ne vous l’ai pas dit en classe, c’est une idée qui me vient en écrivant),
et que notre représentation habituelle de ce qui se passe dans le monde contemporain, et de l’histoire universelle, est constamment faussée par la prééminence dans nos esprits de la projection cylindrique, dite projection de Mercator, employée dans presque tous les planisphères, ceux que l’on trouve dans les agences des compagnies de navigation, aussi bien que dans les écoles ou les dictionnaires, et qui a la particularité de majorer considérablement les surfaces des pays des zones tempérées et polaires au détriment de ceux de la zone équatoriale,
si bien qu’il nous faut souvent faire un effort considérable pour apprécier les véritables relations de masses qui existent entre des pays comme la France et l’Angleterre, par exemple, et d’autre part l’Inde ou la Chine.


Michel BUTOR in Degrés