Archive de Tag pour ‘représentation’.
Lors des années parisiennes, je fréquentais les soldeurs du quartier latin, après la fac, ou après la librairie, ou avant. J’y ai trouvé des Butor, une BD d’Ubu merdre, …, et un petit liv(b)re sur Claude Simon dans une collection appelée Lieux de l’écrit qui propose de porter un regard nouveau sur l’espace des grands écrivains de notre temps. J’y pioche ce qui se dit au présent est passé & l’espace comme réceptacle :
L’espace recèle en lui le récit, recueil de faits passés à (re)cueillir.
…
L’imagination ne peut reconstruire au présent le passé, même, ou surtout, si elle suit les données d’un guide touristique. Aux signes conventionnels de la géographie, « petits traits en éventail », « lignes noires, épaisses prolongées par des pointillés» s’oppose l’état présent du lieu envahi par la végétation
Didier ALEXANDRE, Claude Simon, lieux de l’écrit, Ed. Marval
Période Handke qui se prolonge. Déception des carnets, mais pas de ces entretiens. Très portés sur la géographie au début.
Dans le livre, les lieux, pour le lecteur, sont toujours autres, et plus vastes, et aussi plus fructueux, que si on l’emmène là en lui disant, comme lors d’un pèlerinage ou un voyage guidé, voici l’arbre ou … cela me gêne. Chacun, quand il a lu quelque chose, en a l’image en soi, et il se réjouit de cette image. Mais le modèle est toujours décevant, et plutôt importun, aussi. – Ou alors le lecteur trouve lui-même, il se met en quête et part à la recherche.
Peter HANDKE dans Espaces intermédiaires
Michel Butor a été un temps professeur de géographie, au début de sa carrière. Pas préparé à enseigner cette matière, il a dû beaucoup apprendre ; et parmi les étudiantes, charmantes, celle qui est devenue sa femme. Il a tiré de cette expérience une partie de la matière retranscrite dans Degrés qui évoque notamment un cours de géographie dans un lycée parisien.
“… Un globe terrestre”
(montrant celui qui s’empoussière sur l’armoire et dont personne ne se sert jamais)
“est une représentation fidèle mais incommode; il est nécessaire d’avoir des cartes, mais, comme il est impossible de faire coïncider le moindre fragment d’une surface plane et d’une sphérique, il y a nécessairement transposition, projection, selon des systèmes divers qui ont tous leurs inconvénients, déforment toujours certains aspects, si bien qu’il faudra toujours choisir, lorsqu’on étudie tel domaine, celui qui s’y rapporte le mieux, et toujours beaucoup se méfier, surtout des cartes qui prétendent représenter l’ensemble de la terre, essayer toujours de garder présent à l’esprit le genre de corrections que l’on doit leur apporter …”.Michel BUTOR dans Degrés
P.L.S.: Points, Lignes, Surfaces. Il y a les objets géographiques ; il y a les rues qui en fonction de l’échelle d’observation/représentation passent du point à la ligne puis à la surface. Voilà en quelques lignes (mais il y en a 2 fois plus derrière) de Balzac une typologie des rues parisiennes.
Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l’être un homme coupable d’infamie; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s’est pas encore formé d’opinion; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense. Il y a des rucs de mauvaise compagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue, une grande rue; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement nobles qui surprennent une ame impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place Vendôme. Si vous vous promenez dans les rues de l’île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s’empare de vous qu’à la solitude, à l’air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des fermiers généraux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée; elle n’est belle que par un clair de lune, à deux heures du matin: le jour, c’est un abrégé de Paris; pendant la nuit, c’est comme une rêverie de la Grèce.
Honoré DE BALZAC dans Ferragus
Michel Butor a publié plus de 1000 livres ; il n’est alors pas rare de tomber sur un volume qui nous était jusque-là inconnu ; un jour donc, un soldeur parisien, je trouve ces échanges, de plus pour mon bonheur très géographiques.
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Cartes
Montagnes chemins villages
autoroutes échangeurs
places rues gares faubourgs
îles forêts lacs et fleuves
les horizons de la tendresse
Michel BUTOR in échanges, carnets 1986
Depuis quelques temps que je lis du Malcolm LOWRY (en y entrant par les nouvelles & les poèmes), que j’y plus qu’apprécie les descriptions d’âpres lieux (cargos dans la tempête, quai sombres, ports & autres gares, que je lis donc et ne trouve pas de citation adéquat pour ces pages ; depuis le temps est donc révolu, voici :
(Note : Dire quelque part que Martin a vécu si longtemps sur cette planète, qu’il est presque parvenu à se persuader qu’il est un humain. Mais son moi profond sent bien qu’il n’en est pas ainsi, pas tout à fait. Sa vision du monde, il ne pouvait la tirer d’aucun livre. Il n’avait jamais réussi à y découvrir qu’un aspect superficiel de ses souffrances et de ses aspirations. Il avait pris l’habitude de prétendre penser comme les autres, mais ce n’était pas vrai. On admet qu’un grand progrès s’accomplit quand nous découvrîmes que la terre était et non plate. Or, pour Martin, elle était bel et bien plate, mais seule une petite partie, l’arène de ses propres souffrances, lui en apparaissait à la fois. Il ne pouvait non plus se représenter ce machin en rotation, se mouvant d’ouest en est. Il contemplait la Grande Ourse comme on regarde une affiche lumineuse, quelque objet fixe, bien qu’il s’en émerveillât, tel un enfant, en songeant aux diamants de sa mère. Mais il ne pouvait rien faire bouger. L’Univers ne tournait pas, pas plus que les étoiles sur leurs orbites. Le matin, quand le soleil se levait, c’était très exactement là ce qu’il faisait: se lever. Martin était non humain, subordonné à certaines lois, même si, en apparence, il semblait tout au plus un jeune homme normal, présentant bien, aux manières plutôt conventionnelles. Comment expliquer autrement le perpétuel, le pénible conflit qui l’opposait à la réalité,
Malcolm LOWRY in La traversée du Panama
La réalité n’existe sur une toile ou sur un mur que par le biais des conventions. Par conséquent, aucun artiste ne copie ce qu’il voit ; et nous autres spectateurs, nous imaginons voir ce qu’en fait nous connaissons.
Ernst GOMBRICH
12 novembre
Du monde comme REPRESENTATION – la seule façon de le concevoir, la seule façon de le voir, la seule.
André Jean NESTOR in DESORDRES (’66 – ’78)
Les lieux qu’ il se remémorait souvent lui paraissaient être des visions oniriques. Cette barre d’ immeubles où il avait vécu tout petit, avait-elle bien existé ? Et cette demeure bourgeoise dans un quartier tranquille de la ville, où il aimait, enfant, se rendre régulièrement ? Il se souvenait à présent qu’ à l’époque déjà, il passait beaucoup de temps à interroger sa présence dans ces lieux, doutant de leur réalité, comme si le contraste entre l’un et l’autre – l’immeuble de banlieue et la demeure bourgeoise – faisait de sa vie enfantine un songe auquel il assistait en spectateur curieux certes, mais intéressé surtout par la découverte d’ une machinerie cachée derrière les apparences, ou bien par l’existence naïvement présumée d’ un génie invisible qui l’ avait placé là, en ces lieux si différents, l’obligeant sans cesse à changer de rôle,
Laurent MARGANTIN in La main de sable
la poésie ne sera pas seulement l’affaire du moi (le tiroir du privé), ni une affaire de mots, spécialité de technologues linguistiques, mais une affaire de monde. Il s’agit de l’articulation d’un monde.
Kenneth WHITE in Le Poète comographe


