Archive de Tag pour ‘Michel BUTOR’.
Comme j’ai laissé un peu de coté ces pages depuis quelques temps, je m’y remets. Je fouille dans le dossier Butor de l’ordinateur. Jacques Roubaud donne des noms à ses ordinateurs (Mandy si je me souviens bien). Il faudrait que j’en trouve un aussi, doux pour alternative à “Allez Pépère” ou “Merde, tu te magnes un peu” qui ne le font pas aller plus vite. Bref je trouve dans Pépère ce texte tiré je ne sais plus d’où.
ITINÉROGRAPHIE pour Roberto Altmann
Dans un pays qui a les dimensions d’un royaume d’autrefois, le marcheur aventureux rassemble au matin quelques provisions, monnaies, instruments, cartes au besoin, puis s’embarque en son mouvement souple pour répondre aux sollicitations du lieu. A chaque chant d’oiseau il pourra tourner à droite; à la première motocyclette il faudra par exemple monter une pente, à la seconde redescendre. Les inscriptions joueront un rôle décisif suivant le nombre de leurs mots, de leurs lettres s’il n’en est qu’un, le fait qu’ils commencent par une voyelle ou une consonne. Alors il ramassera un caillou, cueillera une fleur, prélèvera une branche, prendra une photo ou un croquis, écrira un mot sur un carnet, sur sa main ou sur une pierre, ou toute une phrase, toute une page, disposera les signes d’une piste qu’il retrouvera peut-être le lendemain, ou huit jours, ou un an plus tard. Sur le territoire qu’il explore ainsi par un entrelacs de chemins toujours inattendus, il dépose pour lui-même toutes sortes de marques disant : rentre chez toi, ou bien; ne rentre pas chez toi ce soir, mange le plus tôt ou le plus tard possible, ramène la récolte et range-la, ou bien inscris son catalogue sur ton carnet et disperse-la, ou abandonne-la ici près d’autres laissées autrefois, sans rien inscrire, ou bien inscris ce qui reste de ce trésor d’antan, dessine-le, photographie-le, peins-le, ou rentre chez toi pour le décrire, le peindre, le photographier ou le dessiner, ou l’horizon encore, ou les nuages, ou les rencontres, ou les mots, les images, les souvenirs ou tout ce qui vient à l’idée.
Ainsi le pays devient peu à peu livre à innombrables pages qui se feuillettent elles-mêmes en pages innombrables, et l’itinérant lui-même phrase qui se faufile entre les lignes et les signes, parfum qui répond aux couleurs qui répondent aux sons qui répondent aux parfums dans un livre-atelier qui a les dimensions non seulement d’un royaume d’autrefois, mais du voyage futur.
Michel BUTOR
Institut de géographie de Paris. J’écoute le géographe, il dit en substance (de mes souvenirs) que Michel BUTOR est l’écrivain de la mondialisation, celui qui l’accompagne depuis 1/2 siècle et en rend compte. Butor évoque les lieux, mais les lieux dans l’espace, dans leurs sites et situations (distinguer site et situation est une des premières choses qu’on apprend en fac de géo), des lieux dans leur évolution au sein de ce monde nouveau.
La thématique de l’espace est évidemment centrale dans [l]a production romanesque [de Michel Butor] que l’on songe à l’importance de l’immeuble de Passage de Milan ou à celle, mythique dans notre littérature contemporaine, du compartiment dans lequel se dèroule La Modification ; sa réflexion critique et ses lectures creusent volontiers ce thème dans les œuvres littéraires et artistiques; plus nettement encore son écriture s’est trouvée transformée des recherches qu’il a consiguées dans les textes de la série du Génie du Lieu et dans ceux qui rendent compte d’espaces particuliers: Venise, les Etats-Unis d’Amérique, ou les chutes du Niagara. L’Espace est ainsi dans l’oeuvre de Michel Butor un thème et un problème.
Raphaël MONTICELLI dans Approche du continent Butor
Toujours en exploration dans l’inépuisable Butor (l’homme semble l’être autant que son œuvre) je retrouve ce par quoi il aurait fallut commencer : ce génie du lieu qui donne son nom à une série de 5 livres.
On n’est pas le même partout. […] Certains lieux sont particulièrement actifs, révélant des parties de nousmêmes que nous ignorions; c’est ce que j’appelle leur « génie », m’appuyant sur la tradition latine. Souvent c’est parce qu’ils sont façonnés par l’homme, qu’ils sont la matérialisation d’une culture ou d’une époque. Parfois un grand artiste, un architecte par exemple, les a façonnés ; mais la plupart du temps ils se sont mis à plusieurs et les époques se superposent. Parfois ce sont des écrivains qui ont décrit telle ville, et dont nous avons l’impression de retrouver le texte à tous les coins de rues.
Michel BUTOR dans Michel Butor par Michel Butor
Michel Butor a été un temps professeur de géographie, au début de sa carrière. Pas préparé à enseigner cette matière, il a dû beaucoup apprendre ; et parmi les étudiantes, charmantes, celle qui est devenue sa femme. Il a tiré de cette expérience une partie de la matière retranscrite dans Degrés qui évoque notamment un cours de géographie dans un lycée parisien.
“… Un globe terrestre”
(montrant celui qui s’empoussière sur l’armoire et dont personne ne se sert jamais)
“est une représentation fidèle mais incommode; il est nécessaire d’avoir des cartes, mais, comme il est impossible de faire coïncider le moindre fragment d’une surface plane et d’une sphérique, il y a nécessairement transposition, projection, selon des systèmes divers qui ont tous leurs inconvénients, déforment toujours certains aspects, si bien qu’il faudra toujours choisir, lorsqu’on étudie tel domaine, celui qui s’y rapporte le mieux, et toujours beaucoup se méfier, surtout des cartes qui prétendent représenter l’ensemble de la terre, essayer toujours de garder présent à l’esprit le genre de corrections que l’on doit leur apporter …”.Michel BUTOR dans Degrés
Michel Butor connaît bien Genève. Il y a habité, il y a enseigné. Michel Butor y a observé les années, la ville et ses évolutions. Comme toujours, cultivé philosophe et géo-graphe il note.
l’île Rousseau
le bord de l’eau est un point de concentration naturel. Le périmètre d’une île impose à tous ses habitants une limite qu’ils ne pourront franchir qu’en s’entendant c’est dans une île qu’on peut espérer recommencer l’Histoire humaine, et c’est parce que la Corse est une Île que Rousseau essaiera d’y appliquer déjà les principes du contrat social. Mais, dira-t-on, une île est le contraire d’un lac! Et certes, il est très important que l’île soit absente du centre du lac de Genève. Nous en retrouverons lorsque le lac redevient Rhône, le petit archipel aménagé dans Genève même. Il est très important qu’au centre il faille suppléer une Île inventée (et c’est sans doute une des raisons qui lui ont fait préférer son lac natal au lac de Garde), mais les rives du lac jouent un rôle similaire à celui des rivages insulaires: elles opposent une frontière à la dispersion, obligent l’homme à s’accumuler. elles sont donc des lieux de naissance du langage de la société. L’”homme naturel” est englouti au fond du lac ; le bord du lac est la figure et le lieu de son émergence hors de l’animalité. Revenir au bord du lac, c’est revenir à l’invention du langage.
Michel BUTOR dans Genève dans son changement
Michel Butor a publié plus de 1000 livres ; il n’est alors pas rare de tomber sur un volume qui nous était jusque-là inconnu ; un jour donc, un soldeur parisien, je trouve ces échanges, de plus pour mon bonheur très géographiques.
24
Cartes
Montagnes chemins villages
autoroutes échangeurs
places rues gares faubourgs
îles forêts lacs et fleuves
les horizons de la tendresse
Michel BUTOR in échanges, carnets 1986
9) LA DÉRIVE DES CONTINENTS
Depuis les hublots électroniques de notre satellite à orbite variable, nous suivons à travers les nuages les mouvements de nos anciennes patries. Non seulement elles ont largué leurs amarres et sillonnent les océans méconnaissables, mais leurs proportions ont changé. D’immenses villes se sont développées où il n’y avait que villages, et les montagnes ont grandi en proportion, dépassant largement l’ancien Himalaya. Par contre certains déserts se sont amenuisés jusqu’à devenir des terrains de jeux parmi vignes et vergers arrosés par les nouveaux courants. L’évolution des espèces végétales s’est furieusement accélérée. Botanistes et jardiniers s’épuisent dans leurs essais de classement et d’utilisation. Les animaux vont sûrement suivre. Quant aux hommes de la surface leurs réactions diffèrent de plus en plus des nôtres. C’est chez eux l’aventure et chez nous la stabilité.
Michel BUTOR in Géographie parallèle
(collaboration avec Marc JURT)
Pendant des années j’ai été obligé d’avoir un lieu fixe pour écrire, d’être installé; à tel point que lorsque je déménageais, ce qui m’est arrivé bien souvent, j’avais besoin de plusieurs semaines avant de pouvoir m’y remettre. Il était essentiel pour moi de neutraliser le lieu; autrement il m’ absorbait trop; j’étais fasciné. Cela n’avait pas trop d’inconvénients, car ma mémoire fonctionnait suffisamment pour que les idées demeurent en réserve dans ma tête. Avec les années, c’est devenu plus difficile; par compensation, j’ai eu besoin de moins en moins de temps pour me tailler un espace d’écriture dans un nouveau lieu.
Michel BUTOR in échanges, carnets 1986
Où est tu Michel Butor ?
Je suis non seulement entre deux chaises mais entre deux sols, entre deux eaux
Mais entre deux terres, entre deux âges, mais entre deux ères
Je suis dans un faubourg de notre temps, en transit, je traîne de douane en douane,
Titube de gare en gare,
[…]
Je suis entre l’ici et le maintenant, entre l’ailleurs et le dorénavant, entre le centre
Et l’encore, entre la marge et le feu,
Je suis à proximité d’un aéroport.
Michel BUTOR, Extrait de Autoportrait des années 70




