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Comme Beigbeider bougonne contre le livre numérique dans la TV (numérique aussi) -tiens, il n’ a pas pesté quand on est passé de l’écriture au bic à l’écriture sur l’ordinateur-, je suis son conseil (en substance : pour lire, le mieux c’est en silence, sans distraction parasite) et éteins la vaine TV. J’ouvre La Chambre des cartes d’Olivier Rolin, référence à celle de Gracq et copie-colle :
Toujours, avec les livres, il y eut des cartes. D’abord, ce furent celles où était noté l’emplacement des trésors : pour elles, comme pour des femmes, on tuait, on mourait. Pirates et corsaires, gens réputés de peu de lettres, m’ouvrirent comme à tant d’autres les routes du romanesque. Puis, comme il dut arriver à pas mal de gens de ma génération, j’abordai à la « Littérature », territoire majuscule de l’esprit, par Le Rivage des Syrtes, livre dont le second chapitre s’intitule « la chambre des cartes ».
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Ce qu’enferme la chambre des cartes, dont ses documents sont l’allégorie, ce sont les forces antagoniques de la tragédie, les grands masques en quoi se laisse représenter la vie des hommes.
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Un livre se lit assis, c’est au moins l’usage qui prévaut dans les bibliothèques ; une carte, c’est « debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat » : position arc-boutée du bâtisseur, du capitaine, du tribun, du stratège. Position de la pensée tendue vers l’action. Au-delà des fenêtres, il y aurait l’espace, l’océan, la foule, l’ennemi. Un monde à connaître, à façonner, à vaincre. La lecture d’une carte oblige, même les modestes, les pessimistes, les timorés, à une posture prométhéenne.
Toute carte, d’ailleurs, atteste cette volonté des hommes, grande et terrible, d’être des dieux. Bien plus que ne le fait l’art, qui se contente de voir les choses d’en bas, à notre hauteur. Tandis que pour concevoir l’idée de carte, il faut s’imaginer très au-dessus, se penser comme un être de haut vol. Dessiner ce qu’on n’a jamais vu, que seuls peuvent contempler, dieux ou anges, ceux qui ne pèsent ni ne posent, ne subissent pas cette chute immobile, cet écrasement de la condition humaine, voilà l’extravagant (« l’attirant ») défi dont témoigne toute carte, et si sommaire, si rustique soit-elle.
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À qui les aime, les cartes ne proposent pas seulement de l’espace, mais aussi des histoires : incomplètes, à imaginer, à écrire.
Traverser l’espace. Etre en mouvement. Entrer dans le paysage, le franchir jusqu’au paysage suivant. S’aperçoit-on d’ailleurs qu’on change de paysage ? Tous les paysages du monde ne formeraient-ils pas un seul et même grand paysage aux transitions subtiles ? Faire Comme Julien Gracq, prendre le grand chemin qui relie les paysages entre eux. Au hasard : « La route plonge et zigzague dans le pli creusé de la forêt et soudain se transforme en une rue pavée en lit de torrent » Les romantiques savaient les paysages ; Friedrich ; avec du Moi en eux, comme dans tout paysage. Gracq était une sorte de romantique allemand après l’heure ; « un peu quand même, non ? ». Finalement, le paysage est le lien entre l’espace et le lieu ; il est l’un et l’autre ; perspective spatiale et ancrage.
…dans toute tentative d’élucidation du phénomène poétique, le litige de l’homme avec le monde qui le porte – aussi longtemps que ce monde sera ressenti comme objectif – litige où fondamentalement la poésie s’enracine, ne peut à aucun moment faire figure de tiers exclu.
Julien GRACQ, ‘Les Eaux étroites‘




