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Dans un petits fascicule publicitaire genre "pour 2 ouvrages achetés ce florilège de voyages offert", entre Gautier et Michelet, entre l’Andalousie et l’Auvergne, on trouve Victor Hugo en Alsace, à Strasbourg. "Vous connaissez mon goût pour les voyages perpendiculaires" dit-il. Perpendiculaire à la terre, celui-ci ; perpendiculaire à la carte (carte qui se déplie, s’élève de vie) aussi.

On est si haut, que le paysage n’est plus un paysage: c’est, comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des frémissements d’eaux et de feuilles, des nuées, des pluies et des rayons de soleil.
(Victor Hugo, Le Rhin, 1842)

Comme à fond, toujours, dans Alechinsky, je fais quelques débords, quelques recherches dans les marges, et je trouve ce que je ne cherche pas, une évocation du monde et de sa finitude par le Cobra-chef, Christiant Dotremont. Je note les gouteuses : à moins d’être touriste, c’est-à-dire inhumain et « Pourquoi voulez-vous aller à Pékin ? » -> : « Regarder les arbres le long du fleuve, voir s’ils ne ressemblent pas aux arbres le long de la Seine, voir s’ils ressemblent aux arbres sur les gravures chinoises, si vraiment ils ressemblent à des touches d’encre de Chine… ».

Mais à notre époque, l’époque d’aujourd’hui, l’on s’acharne à couvrir. Tout se passe comme si l’homme, arrivé à dresser du monde une carte complète, désormais devait dépenser son énergie à brouiller les cartes, à tricher. Aujourd’hui l’Allemagne est une grande tache noire où nous n’avons pas le droit de vivre, la Forêt-Noire nous est interdite, il est défendu d’aller boire un verre de vin au bord du Rhin en écoutant un lied – à moins d’être touriste, c’est-à-dire inhumain. Et la Russie ! Parlons de la Russie ! Parlons-en ! Elle est devenue une grande tache rouge et aucun d’entre nous ne peut aller découvrir dans le ciel de Vitebsk un ange qui joue du violon, ni dans les ruelles de Moscou un violoneux qui joue comme un ange, ni au bord de la Crimée une idée nouvelle du soleil et de la mer. Et l’Espagne ! L’Afrique ! La Chine ! Le Japon ! Les îles Mariannes ! Nous n’avons plus droit à ces grands espaces infinis où nous pourrions découvrir tant de petites choses infinies, les mettre bout à bout, en faire un collier de joie, nous en emparer et nous en parer. Les soldats, les colons, les colonels, les espions, les banquiers qui ont droit à ces villes, à ces forêts, ne les voient pas. Imaginez un homme simple qui veuille aller à Pékin et qui après un mois de démarches se trouverait à la tête d’un formulaire et qui à la question : « Pourquoi voulez-vous aller à Pékin ? » répondrait : « Regarder les arbres le long du fleuve, voir s’ils ne ressemblent pas aux arbres le long de la Seine, voir s’ils ressemblent aux arbres sur les gravures chinoises, si vraiment ils ressemblent à des touches d’encre de Chine… » Il ne recevrait pas de visa – lui qui voudrait simplement voir. Il faut être fou aujourd’hui pour caresser le projet de caresser les fleurs qui poussent à Los Angeles, de simplement contempler le ciel au-dessus de Tokyo, de simplement croiser les gens dans les rues de Varsovie, de simplement respirer le parfum de l’herbe au soleil de Bucarest… La guerre a détruit beaucoup de villes – et celles qu’elle n’a pas détruites elle s’est occupée de les fermer. Nous sommes aujourd’hui parqués dans nos provinces – et le bout d’Europe qui nous reste est comme un bout de labyrinthe.

Christian Dotremont, L’Arbre et l’Arme, éd. Galilée

Comme je me renseigne sur Alechinsky, sa vie son œuvre, je finis par trouver des dessins sur plans – de Paris (ça me revient : "tu sais Alechinsky, il a utilisé des cartes comme support, ça devrait t’intéresser"). Je sélectionne ici les arrondissements que je connais mieux.

L’arrondissement de ma naissance.

lithographie-estampe-originale-pierre-alechinsky-b9

L’arrondissement du Lycée.

image-work-alechinsky_xe_arrondissement-9613-450-450

L’arrondissement de l’université.

lithographie-estampe-originale-pierre-alechinsky-a5

 

Je trouve aussi ces impressions de Cherbourg. Petit résumé en 7 vignettes.

Cherbourg

Ça fait un moment, 6 mois au bas mot, que j’ai annoncé à certains ce billet.

marche

Page 14 :

Chaque pas qu’on fait sur la route l’enfonce un peu plus profondément dans la terre : c’est que la route est pas de fondation – trottinement, chevauchée, course –, et la marche écorche la substance. Retour au néant, sillon friable ; et même la fourmi de si peu de chair, la si légère fourmi, l’impondérable, y creuse l’échancrure intrinsèque à tout destin.

Ça fait un moment,

Lieux & mémoire

Page 54 :

Certains lieux – cette terrasse au lever du jour, par exemple, avec arbres sereins, de beau volume et lourds de mûrissements – font tout à coup remonter en mémoire l’émotion de cette brouette, un jour, à l’arrêt sous une charmille, à tendre portée de main d’homme. Une de ces brouettes bordées de ridelles, en bois, avec une roue cerclée de fer, et qui sont à l’image de ces longs porcs dont le groin ne peut fouiller le ciel – leur regard, d’ailleurs, est aussi trop court pour comprendre les nuages ; une de ces brouettes terriennes, où l’enfance se véhicule avec l’humus, les feuilles d’automne, le fumier, les déjections des animaux domestiques : et il en fume une chaleur, les pourritures s’y accomplissent en une bonté pleine de miséricorde ; la mort transportée promet, transfigurée, la renaissance herbue, potagère – nutritive et succulente.

je voulais faire un truc bien, un peu plus que d’habitude,

monde

Page 38 :

Le monde a la simplicité de l’arbre, des prairies, des premières fleurs aux branches ; les brumes se lèvent, libérant les taillis et les villages. Les labours travaillent la terre à grande force neuronale ; et par les colzas, les genêts, le jaune est exhaussé vers le pauvre soleil. Non, rien de noir, rien qui valide l’obscurité. La plus humble rigole reflète en miroir une lumière incontestable.

parce que j’ai particulièrement aimé ce petit livre rouge ;

mots & poète

Page 86 :

Un départ d’hirondelles recèle bien plus d’ailes que jamais n’en portera ton prénom, migrateur immobile !

Tu assistes aux regroupements sur les fils électriques : les mots épars se rejoignent, nouent lentement la phrase, l’allongent, l’accentuent, la rompent, la retrament, en travail de poète sensible aux rythmes, tandis que d’un mouvement contraire le marronnier se défeuille, dispersé par le vent.

L’écriture : ce bougé – la vie, la mort – entre l’arbre et l’oiseau. Peut-être, même, n’est-ce pas d’un « entre », qu’il s’agit, mais d’une mêlée des lieux, ciel, terre, confondus, comme d’une résurrection mal dégagée de ses substances.

l’entre poésie & récit de voyages & journal personnel. (Je me souviens maintenant que c’est le sous titre ‘petite proses sur fond de lieux’ qui m’avait définitivement attiré).

photographie

Page 96 :

Cette écorchure de clarté dans la matière nuageuse –comme, pour cueillir la gemme, on entaille l’écorce : le ciel est donc un pin, si, scrutant par la baie vitrée la baie – celle, maritime, où dorment encore, sous la pluie tropicale, les bateaux –, c’est à la bouche et aux doigts – frappant sur le clavier de mon ordinateur – cette image qui me vient spontanément.

La photographie contemporaine aime à superposer, dans une sorte de tremblé, des clichés différents pour affranchir le regard de la topographie : tout désir de nommer tel ou tel endroit se trouve alors éteint sous l’empilement des couches qui en masque l’ancrage, l’estompe – comme on peindrait hors lieu, et pour ainsi dire abstraitement.

Si je m’en retourne à mon impression matinale : la métaphore procède-t-elle d’autre manière ? Je ne vois pas seulement ce que je vois : je vois, au travers de ce que je vois, ce que la poésie me donne à voir, et qu’elle m’impose à l’œil – autant, d’ailleurs, qu’à l’oreille : un monde flouté par les réminiscences (ici, manifestement, « Le Pin des Landes », de Théophile Gautier ; mes traversées de la Gascogne), qui déforment l’immédiateté de la sensation, pour la voiler d’autres temps, d’autres espaces, et abolir l’espace, et abolir le temps.

Et c’est ainsi que tout homme un peu voyant s’exprime, à l’aube, dans l’inactuel et l’utopie.

Et, surprise -le titre annoncerait plutôt une incursion dans l’art, ça tombe bien, j’aime Brueghel aussi-

"On est lentement ce qu’on voit"

Page 129 :

… Mais il y a quelque chose : on le sent par la peau. Il faudrait se mettre à nu pour savoir ce que c’est. Le nageur ne doute pas de la mer : mais le fœtus, a-t-il conscience de la matrice, et qu’il va naître ? Et d’abord ce sont les épaules, et c’est une encore muette parole d’épaules. Puis une parole de torse et d’abdomen, puis une parole de membres. Cela progresse en pluie, mot à mot, glissant la phrase, l’huile, le chrême sur l’épiderme. L’onction de nuit, puis d’aube, infusant le corps, et toute chose y prend pied, s’y réalise.

On est lentement ce qu’on voit, qui ne vient plus du ciel, mais de l’étale : la ville, calme, la cathédrale, l’église et les bâtisses, le tilleul des pharmacies, le port phosphorescent de grues, de bateaux à l’ancre.

Comment serait-il rien, ce qui existe, dès qu’on éprouve de nouveau la coque dégagée du brou ? – Et l’on devient, à mesure, ce tableau, cette empreinte en marche, que plus tard dans le jour on coulera parmi le monde, en vivants paragraphes articulant le glossaire.

la géo se parsème tout au long des textes, une géo résolument poétique.

"lieux dit"

Page 130

La forêt, dans le ciel, de bouleaux. Cours, petit jour dalmatien, gueule ouverte à la pluie ! Je n’ai d’arbre à mettre à bas – nulle croix rouge sur les troncs – ni même à scarifier : sève à demeure sous l’écorce, pour la force vers les cimes, et l’écureuil d’un avion de ligne perce auburn la verticalité muette.

Mes ailleurs à ma fenêtre : est-on jamais purement quelque part? L’œil superpose les calques – et l’oreille quête le calcaire– en affleurements de mémoire. Il suffit de quelques nuages – s’il les faut nommer – pour qu’émergent sans transports les lieux dits de notre cœur : ni Syracuse, ni les jardins de Babylone, mais les « terres froides » entre Siegen et Cologne un matin d’octobre, mais le figuier de Guite éraflant le mur de vieux torchis, figues sous le crachin fabuleusement cendrées

comme de cette poussière humectée de salive dont, prononçant le mot d’homme, on éprouve sur les papilles la mâche originelle.

LEM (l’auteur), m’embarque autour de son monde, -je mets moult marque-pages, des tickets du musée Balzac avec manuscrits et autres photos, des Le monde magique de Disney avec des fées en jupettes, des rats et Winnie forcément-

cartes

Page 132

Vieillir, qu’est-ce donc, pour qui s’y voit porté par des études ou son goût personnel, que chaque jour considérer plus profondément le langage ? Vient un soir qu’il est moins malaisé d’envisager l’étoile reflétée verticale sur l’eau du puits que de lever les yeux : c’est alors qu’avec plus d’acuité l’on saisit que la langue a dans la terre ses assises, consubstantielle à notre histoire, qu’elle n’est affaire ni d’anges ni d’astres, mais de forêts exploitées, de prairies, de champs, de labours. Où l’homme passe, il laisse des mots en héritage, fichés droits dans le temps comme ces menhirs dont l’usage s’est oublié, mais qui demeurent, moussus, rongés par les intempéries. Toutes choses, ou presque, sont dites, tous lieux aussi, fabuleusement: c’est la fable qui dresse les cartes, si la fable, c’est la bouche. Et l’on scrute ces monuments, penché vers le sol à la lueur d’opaques étymologies : la parole en déborde, mais elle est de longue main retournée aux friches, et les ronces, quelques mûres qu’on y cueille, nous affrontent, impénétrables

Bavière – Maroc – TGV – Haïti – Montmorillon – Martinique – ….

monde (2)

Page 145

Le monde ne souffle mot, mais siffle un vent continu, bosselé d’une intensité qui monte et retombe tels, sur les oscillogrammes, les gribouillis syllabiques. Quelqu’un doit parler dans l’aube, dire quelque chose d’impénétrable dont on ne perçoit que le murmure spectral et stylisé, collines et plaines, hautes montagnes – lesquelles en tous lieux cependant portent des noms, mais sans qu’on puisse, les aboutant, former la phrase intelligible où s’exprimerait, des sommets à l’estuaire, le coulant développement des cours d’eau.

Fluidité du vent que rien ne stoppe, à peine les obstacles – mais toujours vaincus, franchis à l’arraché : l’arbre, la pierre, subissant l’érosion de cette voix insensée qui prélève, comme un droit de passage, brindilles et poussière – les mots sur le bout de la langue, donnés, loin des côtes, à la vague; qui parfois dans ses brassages les agrège, formant en surface l’île flottante : la masse illisible, sans pied ni carte, inconnue des pilotes, où se posent d’aventure la sterne et la mauve, ponctuant – comme dans une quête désespérée du sens – le paragraphe absurde.

Voilà, pas juste une citation géo-thématique habituelle, mais ce billet comme un mobile de lieux qui tiennent entre eux par le fil de la vie de l’auteur, et de sa poésie-monde.

Lionel-Édouard MARTIN, Brueghel en mes domaines, Editions Le Vampire Actif

Les écrivains, c’est pas rare, dessinent. Au (desuet) musée de la vie romantique, avec les élèves en récré à côté, j’ai observé les dendrites (paysages imaginaires) de G. Sand. Hugo aussi dessinait plutôt bien, mais sombre souvent. Flaubert, je ne pense pas qu’il dessinait, mais dans

<aparté>

-dans toutes les géographies du monde-

</aparté>

les manuscrits de Madame Bovary, on retrouve le plan de Yonville, bourg normand fictif à Flaubert

qu’il décrit, aussi :

<aparté>

les captures d’écrans et manuscrits proviennent de http://www.bovary.fr/

</aparté>

Comme Beigbeider bougonne contre le livre numérique dans la TV (numérique aussi) -tiens, il n’ a pas pesté quand on est passé de l’écriture au bic à l’écriture sur l’ordinateur-, je suis son conseil (en substance : pour lire, le mieux c’est en silence, sans distraction parasite) et éteins la vaine TV. J’ouvre La Chambre des cartes d’Olivier Rolin, référence à celle de Gracq et copie-colle :

Toujours, avec les livres, il y eut des cartes. D’abord, ce furent celles où était noté l’emplacement des trésors : pour elles, comme pour des femmes, on tuait, on mourait. Pirates et corsaires, gens réputés de peu de lettres, m’ouvrirent comme à tant d’autres les routes du romanesque. Puis, comme il dut arriver à pas mal de gens de ma génération, j’abordai à la « Littérature », territoire majuscule de l’esprit, par Le Rivage des Syrtes, livre dont le second chapitre s’intitule « la chambre des cartes ».

[...]

Ce qu’enferme la chambre des cartes, dont ses documents sont l’allégorie, ce sont les forces antagoniques de la tragédie, les grands masques en quoi se laisse représenter la vie des hommes.

[...]

Un livre se lit assis, c’est au moins l’usage qui prévaut dans les bibliothèques ; une carte, c’est « debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat » : position arc-boutée du bâtisseur, du capitaine, du tribun, du stratège. Position de la pensée tendue vers l’action. Au-delà des fenêtres, il y aurait l’espace, l’océan, la foule, l’ennemi. Un monde à connaître, à façonner, à vaincre. La lecture d’une carte oblige, même les modestes, les pessimistes, les timorés, à une posture prométhéenne.

Toute carte, d’ailleurs, atteste cette volonté des hommes, grande et terrible, d’être des dieux. Bien plus que ne le fait l’art, qui se contente de voir les choses d’en bas, à notre hauteur. Tandis que pour concevoir l’idée de carte, il faut s’imaginer très au-dessus, se penser comme un être de haut vol. Dessiner ce qu’on n’a jamais vu, que seuls peuvent contempler, dieux ou anges, ceux qui ne pèsent ni ne posent, ne subissent pas cette chute immobile, cet écrasement de la condition humaine, voilà l’extravagant (« l’attirant ») défi dont témoigne toute carte, et si sommaire, si rustique soit-elle.

[...]

À qui les aime, les cartes ne proposent pas seulement de l’espace, mais aussi des histoires : incomplètes, à imaginer, à écrire.

Voilà, je me suis penché sur les tanka, sur la forme courte littéraire et la géographie. Le temps c’est de l’argent, la géographie, c’est de l’instant. Ca ne va pas plaire aux historien, ça, faut faire gaffe, ne fâcher personne, quand même. Je ne sais même pas si je suis d’accord avec cet axiome que je viens de lancer, comme ça gratuitement. En tous cas, ce que je sais, c’est que j’aime les cartes (un géographe que j’aime bien (Henri Chamussy) a écrit en préambule (en substance, je ne me rappelle pas le détail) à un cours destiné aux nouveaux géographes que si on n’est pas capable de rêver en regardant une carte, on n’est pas fait pour la géographie).

 

Il y a donc les chenilles sépia des montagnes ; des traits rouges pleins, qui sont des sentiers méprisables puisqu’ils ont été déjà suivis, et des traits rouges pointillés qui marquent à l’aventure les routes ouvertes, inexistantes peut-être. Des traits bleus qui dessinent les fleuves ; des traits verts représentant les limites des provinces ou des États. Quelle sera la possibilité de franchir l’un ou de sauter l’autre ? Le fleuve a peut-être un pont ici ; et la frontière politique un prétexte à n’être pas enjambée. Enfin, il y a le problème de pure longueur dans l’espace que tout ce chemin représente. Et voici la roulette d’acier du curvimètre qui se tortille et virevolte entre mes doigts, progressant terriblement vite sur son axe enspiralé. Elle fait sa route avant moi, et puis, reportée sur la barre rigide de l’échelle, elle donne, sans commentaires, des mesures précises, précises au centième, – mais fausses car, pour un détour du trait sur la carte, la route en a peut-être fait deux sur la plaine, et dix et vingt sur la montagne. Et quel rapport logique accepter entre l’espace, la sueur, la chaleur, la fatigue et l’entrain la hâte à poursuivre ou le désir du retour en arrière ? Rien n’est publié, mesuré sur ce point, rien qui unisse le jeu du curvimètre dans mes doigts, et la grande agitation musculaire qui suivra.

Enfin, toute question et toute incertitude sont portées à l’extrême lorsque, délaissant les parties dessinées de cette carte, – honnête et sincère puisqu’elle avoue ses ignorances, – on s’aventure dans ses zones laissées en blanc. Là, ni fleuves ni routes, ni plaines, ni montagnes. C’est là pourtant où l’expérience du réel traversera son domaine de choix. Pour dompter et dessiner d’avance ce que l’on trouvera dans ce blanc, vais-je déjà retomber dans l’imaginaire à peine fui ?

Victor SEGALEN, Équipée, Voyage au pays du Réel

 

Dimanche après-midi (ça commence un peu comme une série de Bubleix, ce billet), les jours décalés font que mon dimanche était hier samedi. Marseille à gagné, et j’ai lu le récent Les archives du littoral de Kenneth White. J’y ai déposé 2 marque-pages en forme de billets du musée. Dont un (tranches de La Comédie humaine) à cette page 97 :

RECONNAISSANCE DE LA CÔTE

Expédition cartographique, XVlllè siècle

Rares sont les segments
rectilignes, mesurables

la fragmentation
l’extrême fragmentation
est la règle

vers la face continentale
d’innombrables bras de mer
se terminant tous de façon abrupte
dans une aporie de glace

vers l’ouest un éparpillement d’îlots
et de rochers isolés
aux contours estompés
parles brumes et les bourrasques

cette carte que j’ai tracée avec tant de soin
ressemble dangereusement
à la calligraphie d’un fou.

Kenneth White, Les archives du littoral, Mercure de France

Lors des années parisiennes, je fréquentais les soldeurs du quartier latin, après la fac, ou après la librairie, ou avant. J’y ai trouvé des Butor, une BD d’Ubu merdre, …, et un petit liv(b)re sur Claude Simon dans une collection appelée Lieux de l’écrit qui propose de porter un regard nouveau sur l’espace des grands écrivains de notre temps. J’y pioche ce qui se dit au présent est passé & l’espace comme réceptacle :

L’espace recèle en lui le récit, recueil de faits passés à (re)cueillir.

L’imagination ne peut reconstruire au présent le passé, même, ou surtout, si elle suit les données d’un guide touristique. Aux signes conventionnels de la géographie, « petits traits en éventail », « lignes noires, épaisses prolongées par des pointillés» s’oppose l’état présent du lieu envahi par la végétation

Didier ALEXANDRE, Claude Simon, lieux de l’écrit, Ed. Marval

Michel Butor a été un temps professeur de géographie, au début de sa carrière. Pas préparé à enseigner cette matière, il a dû beaucoup apprendre ; et parmi les étudiantes, charmantes, celle qui est devenue sa femme. Il a tiré de cette expérience une partie de la matière retranscrite dans Degrés qui évoque notamment un cours de géographie dans un lycée parisien.

"… Un globe terrestre"
(montrant celui qui s’empoussière sur l’armoire et dont personne ne se sert jamais)
"est une représentation fidèle mais incommode; il est nécessaire d’avoir des cartes, mais, comme il est impossible de faire coïncider le moindre fragment d’une surface plane et d’une sphérique, il y a nécessairement transposition, projection, selon des systèmes divers qui ont tous leurs inconvénients, déforment toujours certains aspects, si bien qu’il faudra toujours choisir, lorsqu’on étudie tel domaine, celui qui s’y rapporte le mieux, et toujours beaucoup se méfier, surtout des cartes qui prétendent représenter l’ensemble de la terre, essayer toujours de garder présent à l’esprit le genre de corrections que l’on doit leur apporter …".

Michel BUTOR dans Degrés

vers mes NoTe&PaRSeS & AUTO-GÉO-GRAPHIE-S (en cliquant sur l’image)

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