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Un peu chaque soir de la semaine, ce Sens du calme. Avec certains chapitres parcourus rapidement; certains paragraphes survolés ; et d’autres chapitres lu appuyés, et certains paragraphes plus encore. Les appréciés : Jean Deichel, Palatino, Saison libre ; plus récits, moins pensées ; plus des lieux (Diemeringen, Turin, Rome, et train entre ces lieux). Je n’ai pas beaucoup lu Haenel, juste Cercle, où des villes déjà : Paris / Berlin / Varsovie, et alentours.
Je cherche un lieu. Ce lieu n’existe pas dans l’espace ; il s’ouvre par la parole, et se met à vivre à l’intérieur des phrases qui me viennent. Chaque expérience m’accorde à la naissance de la poésie, à cette chance qui a lieu maintenant dans mon corps, et qui commence à prendre pour moi figure de destin.
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Je cherche en tous lieux l’occasion, pour le poétique, de s’éveiller. Etre ce qu’on appelle un "écrivain", aujourd’hui, c’est se rendre disponible à chaque instant pour l’arrivée du langage.
Y. Haenel, Le Sens du calme
La nouvelle façon de lire, sur liseuse, c’est la lecture par mots clefs : je tape un mot dans la loupe de recherche et hop. Comme je sais que Tournier aime Balzac (même s’il écrit des âneries sur lui) : pof : Balzac. Pareil avec les mots espace, lieu, paysage etc… Parfois ça ne donne pas, mais parfois ça donne, comme ici ça (et, bol, ça mélange même Balzac & le paysage) :
Il en va de même des pays et des paysages. Sans l’œil qui les regarde, existeraient-ils ?
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Littérature et photographie. Ouverture du diaphragme. Plus le diaphragme est fermé, plus la profondeur de champ est grande, c’est-à-dire plus le paysage est net en profondeur. Au contraire un diaphragme ouvert cerne l’objet sur lequel le point est mis et laisse tout le reste dans le flou. Stendhal : 3,5. Balzac : 16. Car les personnages de Balzac nous sont donnés comme inséparables d’un milieu complexe, d’un décor, d’antécédents, etc. (c’est-à-dire avec une grande profondeur de champ impliquant un diaphragme fermé), alors que ceux de Stendhal se détachent nettement sur fond flou, sur néant (sans profondeur de champ, diaphragme ouvert).
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Un visiteur américain assis dans le jardin regarde autour de lui et dit : « Non, on ne pourrait pas être ici aux USA. Je ne peux pas dire pourquoi, mais ces arbres, ce mur, ces maisons, non, impossible aux USA. » J’ai éprouvé un peu partout cette impression dans le monde. Un paysage bavarois ou japonais, en l’absence de tout détail « typique », peut-être par une certaine atmosphère – mais qu’est-ce que ça veut dire ? – tranche absolument sur l’équivalent français.
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Ordinateur = miroir. Alors que l’écran de la télévision reflète le monde extérieur.
Michel TOURNIER, Journal extime
Voilà enfin quelques citations tirées de La Carte et le territoire, du Houellebecq Michel (il a un homonyme qui joue au foot à Manchester Utd : l’attaquant Welbeck). J’ai pas fini encore le livre ; c’est pas trop mon truc Houellebecq, mais par curiosité géographique je parcours celui là et j’y pioche :
Le lendemain, son père passa le prendre dans sa Mercedes. Vers onze heures ils s’engagèrent sur l’autoroute A20, une des plus belles autoroutes de France, une de celles qui traversent les paysages ruraux les plus harmonieux ; l’atmosphère était limpide et douce, avec un peu de brume à l’horizon. À quinze heures, ils s’arrêtèrent dans un relais un peu avant La Souterraine ; à la demande de son père, pendant que celui-ci faisait le plein, Jed acheta une carte routière « Michelin Départements » de la Creuse, Haute-Vienne. C’est là, en dépliant sa carte, à deux pas des sandwiches pain de mie sous cellophane, qu’il connut sa seconde grande révélation esthétique. Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d’une clarté absolue, n’utilisant qu’un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l’appel, de dizaines de vies humaines, de dizaines ou de centaines d’âmes — les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle.
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« Je trouve que c’est très beau. »
Elle avait dit ça simplement, calmement, mais avec une vraie conviction. Incapable de trouver une réponse appropriée, Jed tourna son regard vers l’image. Il devait convenir qu’il était, en effet, assez content de lui. Pour l’exposition il avait choisi une partie de la carte Michelin de la Creuse, dans laquelle figurait le village de sa grand-mère. Il avait utilisé un axe de prise de vues très incliné, à trente degrés de l’horizontale, tout en réglant la bascule au maximum afin d’obtenir une très grande profondeur de champ. C’est ensuite qu’il avait introduit le flou de distance et l’effet bleuté à l’horizon, en utilisant des calques Photoshop. Au premier plan étaient l’étang du Breuil et le village de Châtelus-le-Marcheix. Plus loin, les routes qui sinuaient dans la forêt entre les villages de Saint-Goussaud, Laurière et Jabreilles-les-Bordes apparaissaient comme un territoire de rêve, féerique et inviolable. Au fond et à gauche de l’image, comme émergeant d’une nappe de brume, on distinguait encore nettement le ruban blanc et rouge de l’autoroute A20.
« Vous prenez souvent des photos de cartes routières ?•••
le libéralisme redessinait la géographie du monde en fonction des attentes de la clientèle, que celle-ci se déplace pour se livrer au tourisme ou pour gagner sa vie. À la surface plane, isométrique de la carte du monde se substituait une topographie anormale où Shannon était plus proche de Katowice que de Bruxelles, de Fuerteventura que de Madrid. Pour la France, les deux aéroports retenus par Ryanair étaient Beauvais et Carcassonne. S’agissait-il de deux destinations particulièrement touristiques ? Ou devenaient-elles touristiques du simple fait que Ryanair les avait choisies ? Méditant sur le pouvoir et la topologie du monde, Jed sombra dans un assoupissement léger.
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L’entrée de la salle était barrée par un grand panneau, laissant sur le côté des passages de deux mètres, où Jed avait affiché côte à côte une photo satellite prise aux alentours du ballon de Guebwiller et l’agrandissement d’une carte Michelin « Départements » de la même zone. Le contraste était frappant : alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu’une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues taches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols. Au-dessus des deux agrandissements, en capitales noires, figurait le titre de l’exposition : « LA CARTE EST PLUS INTÉRESSANTE QUE LE TERRITOIRE ».
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Signé de Patrick Kéchichian, l’article — une pleine page, avec une très belle reproduction en couleurs de sa photographie de la carte Dordogne, Lot — était dithyrambique. Dès ses premières lignes, il assimilait le point de vue de la carte — ou de l’image satellite — au point de vue de Dieu. «Avec cette profonde tranquillité des grands révolutionnaires », écrivait-il, « l’artiste — un tout jeune homme — s’écarte, dès la pièce inaugurale par laquelle il nous donne à entrer dans son monde, de cette vision naturaliste et néopaïenne par où nos contemporains s’épuisent à retrouver l’image de l’Absent. Non sans une crâne audace, il adopte le point de vue d’un Dieu coparticipant, aux côtés de l’homme, à la (re)construction du monde. » Il parlait ensuite, longuement, des œuvres, développant une connaissance surprenante de la technique photographique, avant de conclure : « Entre l’union mystique au monde et la théologie rationnelle, Jed Martin a choisi. Le premier peut-être dans l’art occidental depuis les grands renaissants, il a, aux séductions nocturnes d’une Hildegarde de Bingen, préféré les constructions difficiles et claires du " bœuf muet ", comme ses condisciples de l’université de Cologne avaient coutume de surnommer l’Aquinite. Si ce choix est bien entendu contestable, la hauteur de vues qu’il implique ne l’est guère. Voici une année artistique qui s’annonce sous les plus prometteurs auspices. »
Michel Houellebecq, La Carte et le territoire
Ça fait un moment, 6 mois au bas mot, que j’ai annoncé à certains ce billet.
marche
Page 14 :
Chaque pas qu’on fait sur la route l’enfonce un peu plus profondément dans la terre : c’est que la route est pas de fondation – trottinement, chevauchée, course –, et la marche écorche la substance. Retour au néant, sillon friable ; et même la fourmi de si peu de chair, la si légère fourmi, l’impondérable, y creuse l’échancrure intrinsèque à tout destin.
Ça fait un moment,
Lieux & mémoire
Page 54 :
Certains lieux – cette terrasse au lever du jour, par exemple, avec arbres sereins, de beau volume et lourds de mûrissements – font tout à coup remonter en mémoire l’émotion de cette brouette, un jour, à l’arrêt sous une charmille, à tendre portée de main d’homme. Une de ces brouettes bordées de ridelles, en bois, avec une roue cerclée de fer, et qui sont à l’image de ces longs porcs dont le groin ne peut fouiller le ciel – leur regard, d’ailleurs, est aussi trop court pour comprendre les nuages ; une de ces brouettes terriennes, où l’enfance se véhicule avec l’humus, les feuilles d’automne, le fumier, les déjections des animaux domestiques : et il en fume une chaleur, les pourritures s’y accomplissent en une bonté pleine de miséricorde ; la mort transportée promet, transfigurée, la renaissance herbue, potagère – nutritive et succulente.
je voulais faire un truc bien, un peu plus que d’habitude,
monde
Page 38 :
Le monde a la simplicité de l’arbre, des prairies, des premières fleurs aux branches ; les brumes se lèvent, libérant les taillis et les villages. Les labours travaillent la terre à grande force neuronale ; et par les colzas, les genêts, le jaune est exhaussé vers le pauvre soleil. Non, rien de noir, rien qui valide l’obscurité. La plus humble rigole reflète en miroir une lumière incontestable.
parce que j’ai particulièrement aimé ce petit livre rouge ;
mots & poète
Page 86 :
Un départ d’hirondelles recèle bien plus d’ailes que jamais n’en portera ton prénom, migrateur immobile !
Tu assistes aux regroupements sur les fils électriques : les mots épars se rejoignent, nouent lentement la phrase, l’allongent, l’accentuent, la rompent, la retrament, en travail de poète sensible aux rythmes, tandis que d’un mouvement contraire le marronnier se défeuille, dispersé par le vent.
L’écriture : ce bougé – la vie, la mort – entre l’arbre et l’oiseau. Peut-être, même, n’est-ce pas d’un « entre », qu’il s’agit, mais d’une mêlée des lieux, ciel, terre, confondus, comme d’une résurrection mal dégagée de ses substances.
l’entre poésie & récit de voyages & journal personnel. (Je me souviens maintenant que c’est le sous titre ‘petite proses sur fond de lieux’ qui m’avait définitivement attiré).
photographie
Page 96 :
Cette écorchure de clarté dans la matière nuageuse –comme, pour cueillir la gemme, on entaille l’écorce : le ciel est donc un pin, si, scrutant par la baie vitrée la baie – celle, maritime, où dorment encore, sous la pluie tropicale, les bateaux –, c’est à la bouche et aux doigts – frappant sur le clavier de mon ordinateur – cette image qui me vient spontanément.
La photographie contemporaine aime à superposer, dans une sorte de tremblé, des clichés différents pour affranchir le regard de la topographie : tout désir de nommer tel ou tel endroit se trouve alors éteint sous l’empilement des couches qui en masque l’ancrage, l’estompe – comme on peindrait hors lieu, et pour ainsi dire abstraitement.
Si je m’en retourne à mon impression matinale : la métaphore procède-t-elle d’autre manière ? Je ne vois pas seulement ce que je vois : je vois, au travers de ce que je vois, ce que la poésie me donne à voir, et qu’elle m’impose à l’œil – autant, d’ailleurs, qu’à l’oreille : un monde flouté par les réminiscences (ici, manifestement, « Le Pin des Landes », de Théophile Gautier ; mes traversées de la Gascogne), qui déforment l’immédiateté de la sensation, pour la voiler d’autres temps, d’autres espaces, et abolir l’espace, et abolir le temps.
Et c’est ainsi que tout homme un peu voyant s’exprime, à l’aube, dans l’inactuel et l’utopie.
Et, surprise -le titre annoncerait plutôt une incursion dans l’art, ça tombe bien, j’aime Brueghel aussi-
"On est lentement ce qu’on voit"
Page 129 :
… Mais il y a quelque chose : on le sent par la peau. Il faudrait se mettre à nu pour savoir ce que c’est. Le nageur ne doute pas de la mer : mais le fœtus, a-t-il conscience de la matrice, et qu’il va naître ? Et d’abord ce sont les épaules, et c’est une encore muette parole d’épaules. Puis une parole de torse et d’abdomen, puis une parole de membres. Cela progresse en pluie, mot à mot, glissant la phrase, l’huile, le chrême sur l’épiderme. L’onction de nuit, puis d’aube, infusant le corps, et toute chose y prend pied, s’y réalise.
On est lentement ce qu’on voit, qui ne vient plus du ciel, mais de l’étale : la ville, calme, la cathédrale, l’église et les bâtisses, le tilleul des pharmacies, le port phosphorescent de grues, de bateaux à l’ancre.
Comment serait-il rien, ce qui existe, dès qu’on éprouve de nouveau la coque dégagée du brou ? – Et l’on devient, à mesure, ce tableau, cette empreinte en marche, que plus tard dans le jour on coulera parmi le monde, en vivants paragraphes articulant le glossaire.
la géo se parsème tout au long des textes, une géo résolument poétique.
"lieux dit"
Page 130
La forêt, dans le ciel, de bouleaux. Cours, petit jour dalmatien, gueule ouverte à la pluie ! Je n’ai d’arbre à mettre à bas – nulle croix rouge sur les troncs – ni même à scarifier : sève à demeure sous l’écorce, pour la force vers les cimes, et l’écureuil d’un avion de ligne perce auburn la verticalité muette.
Mes ailleurs à ma fenêtre : est-on jamais purement quelque part? L’œil superpose les calques – et l’oreille quête le calcaire– en affleurements de mémoire. Il suffit de quelques nuages – s’il les faut nommer – pour qu’émergent sans transports les lieux dits de notre cœur : ni Syracuse, ni les jardins de Babylone, mais les « terres froides » entre Siegen et Cologne un matin d’octobre, mais le figuier de Guite éraflant le mur de vieux torchis, figues sous le crachin fabuleusement cendrées
comme de cette poussière humectée de salive dont, prononçant le mot d’homme, on éprouve sur les papilles la mâche originelle.
LEM (l’auteur), m’embarque autour de son monde, -je mets moult marque-pages, des tickets du musée Balzac avec manuscrits et autres photos, des Le monde magique de Disney avec des fées en jupettes, des rats et Winnie forcément-
cartes
Page 132
Vieillir, qu’est-ce donc, pour qui s’y voit porté par des études ou son goût personnel, que chaque jour considérer plus profondément le langage ? Vient un soir qu’il est moins malaisé d’envisager l’étoile reflétée verticale sur l’eau du puits que de lever les yeux : c’est alors qu’avec plus d’acuité l’on saisit que la langue a dans la terre ses assises, consubstantielle à notre histoire, qu’elle n’est affaire ni d’anges ni d’astres, mais de forêts exploitées, de prairies, de champs, de labours. Où l’homme passe, il laisse des mots en héritage, fichés droits dans le temps comme ces menhirs dont l’usage s’est oublié, mais qui demeurent, moussus, rongés par les intempéries. Toutes choses, ou presque, sont dites, tous lieux aussi, fabuleusement: c’est la fable qui dresse les cartes, si la fable, c’est la bouche. Et l’on scrute ces monuments, penché vers le sol à la lueur d’opaques étymologies : la parole en déborde, mais elle est de longue main retournée aux friches, et les ronces, quelques mûres qu’on y cueille, nous affrontent, impénétrables
Bavière – Maroc – TGV – Haïti – Montmorillon – Martinique – ….
monde (2)
Page 145
Le monde ne souffle mot, mais siffle un vent continu, bosselé d’une intensité qui monte et retombe tels, sur les oscillogrammes, les gribouillis syllabiques. Quelqu’un doit parler dans l’aube, dire quelque chose d’impénétrable dont on ne perçoit que le murmure spectral et stylisé, collines et plaines, hautes montagnes – lesquelles en tous lieux cependant portent des noms, mais sans qu’on puisse, les aboutant, former la phrase intelligible où s’exprimerait, des sommets à l’estuaire, le coulant développement des cours d’eau.
Fluidité du vent que rien ne stoppe, à peine les obstacles – mais toujours vaincus, franchis à l’arraché : l’arbre, la pierre, subissant l’érosion de cette voix insensée qui prélève, comme un droit de passage, brindilles et poussière – les mots sur le bout de la langue, donnés, loin des côtes, à la vague; qui parfois dans ses brassages les agrège, formant en surface l’île flottante : la masse illisible, sans pied ni carte, inconnue des pilotes, où se posent d’aventure la sterne et la mauve, ponctuant – comme dans une quête désespérée du sens – le paragraphe absurde.
Voilà, pas juste une citation géo-thématique habituelle, mais ce billet comme un mobile de lieux qui tiennent entre eux par le fil de la vie de l’auteur, et de sa poésie-monde.
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Lionel-Édouard MARTIN, Brueghel en mes domaines, Editions Le Vampire Actif
Un billet pour presque rien, pour 2 phrases. Pour 2 phrases (et toutes celles autour) lues sur une presqu’île bretonne où le vent, où la pluie. Un billet en attendant celui sur le livre rouge de Lionel-Édouard Martin (promis de puis longtemps longtemps, il risque de se retrouver entre Seigle et Houellebecq, LEM). 2 phrases, une sur le running "j’aime pas la géo" et une sur les photos, et on aurait pu du sur Balzac, parce que le petit lit Eugénie Grandet, dans l’autre blog.
"La géographie, il faut voyager pour l’aimer" (p. 95)
"Les images ne disent rien, elles font dire" (p. 146)
J.-L. Seigle, En vieillissant les hommes pleurent
Je lis du Jean-Philippe Toussaint, pour la première fois, sur conseil de la bibliothécaire du bourg aux 2 chateaux (après le club de lecture, "ça devrait vous plaire, vous qui écrivez", alors j’emprunte L’Urgence et la patience). Ça se lit bien et j’y pioche 2 petites choses : ‘La Distance et le lieu provisoire’ dans l’écriture.
[...] c’est lors de ce voyage en Algérie [...] que j’ai enfin trouvé le recul nécessaire, la bonne distance – plusieurs milliers de kilomètres me séparaient de la France – pour évoquer Paris. Cette idée d’éloignement me paraît décisive. Car la distance oblige à un plus grand effort de mémoire pour recréer les lieux que l’on décrit : les avoir réellement sous les yeux, à portée de regard pour ainsi dire, induirait une paresse dans la description, un manque d’effort dans l’imagination, alors qu’être dans l’obligation de recréer une ville et ses lumières à partir de rien [...] apporte vie et puissance de conviction aux scènes que l’on décrit.
et plus loin
Les lieux où je travaille sont toujours provisoires, ils ont une autre affectation en mon absence. [...] J’arrive, je prends possession des lieux, j’installe mon matériel [...]. Quand je m’en vais, j’emporte tout, il ne reste aucune trace de mon passage.
J.-P. Toussaint, L’Urgence et la patience
La nuit (3h du mat’), Sécotine qui couine, du coup le coussin d’allaitement de la maman devient coussin de littérature ; bien commode. Je pioche au hasard, presque, Les villes fantômes de Jean Rouaud. Il y propose une re-(un peu)définition de la ville. En écho à la définition plus officielle d’origine La ville rassemble des personnes qui vivent fondamentalement du commerce et des services (mais pas que) (Les Mots de la géographie). Et comme donc la ville c’est la foire, je suis allé m’installer à la campagne (mais pas que).
Peut-être que tout simplement la ville n’est plus ce qu’elle était. Qu’elle n’a été la ville que pendant ce temps qu’elle se vivait comme un lieu d’échange, autrement dit une grande place au milieu de nulle part accueillant les grandes foires du Moyen Âge, et ainsi de ville de foire en ville de foire, remontaient et descendaient les hommes, les marchandises, les idées, les esthétiques, de la mer du Nord à la Méditerranée, via Beaucaire, Reims, Bruges, autrement dit, cette grande place accueillant le transit, un vide, une béance, autrement dit la ville c’est un trou, au lieu qu’on la pense comme un plein, une installation autonome, une construction élaborée — c’est du moins l’avis des urbanistes qui se font fort de penser la ville comme un jeu de lego, d’attribuer une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, et qui, quand ils prennent du recul pour juger de l’effet produit, jugent que cela est bon puis partent se reposer comme au septième jour en nous laissant nous débrouiller avec leur architecture et leurs concepts de bien vivre.
La ville ne serait au fond qu’un super relais de poste, ça rentre et ça sort, circulez, entre-temps on s’est débarrassé de certaines choses et on repart avec d’autres. On s’attarde le temps de procéder à l’échange, de profiter de quelques avantages en nature, puis on s’en va en laissant la place vide. Pour qu’elle soit nette, il va falloir penser à créer des fonctionnaires de la voirie qu’on logera dans les faubourgs. Reste les sédentaires, prêteurs sur gages, banquiers, scribes, hôteliers, aubergistes, toujours à guetter le chaland, le forain, le passant, et qui élèvent de hautes façades pour que les errants les repèrent de loin. La ville, c’est un amer. Une ville c’est un trou vertical avec des auberges et des banques.
[...]
Maintenant, si l’on considère que la ville est ce lieu d’échanges et de rencontres, si la ville est cette grande foire dont nous avons la nostalgie, alors il va falloir se faire à cette nouvelle idée. La ville, c’est Internet.Jean Rouaud, Les villes fantômes
J’écoute la radio, comme ça, en finissant de manger, le midi. Cette semaine, c’est Verne, Jules, qui est au programme. Le poste me souffle qu’il est question d’une communication à la Société de Géographie, au début de 5 semaines en ballon. Donc je plonge dans l’ipad ou quelques Verne attendent (j’ai très peu lu Verne jusque-là). Je C /V l’extrait.
Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, sir Francis M…, faisait à ses honorables collègues une importante communication dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.
[...]
Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du monde ! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l’Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la Polynésie ! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs coeurs pendant le discours de sir Francis M…, et, de mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale géographique de Londres. Mais, en Angleterre, l’enthousiasme ne s’en tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité d’encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur Fergusson, et s’éleva au chiffre de deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L’importance de la somme se proportionnait à l’importance de l’entreprise.
Plus loin je relève ce passage sur le regard. Important pour le géographe, le regard. Essentiel sûrement. Indispensable ? Toujours est-il qu’il faut se retourner, quand on voyage ; regarder le Duomo et les recoins de la gare Santa Maria Novella.
On raconte qu’un Anglais vint un jour à Genève avec l’intention de visiter le lac ; on le fit monter dans l’une de ces vieilles voitures où l’on s’asseyait de côté comme dans les omnibus : or il advint que, par hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac ; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu’il songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté du lac de Genève.
Le docteur Fergusson s’était retourné, lui, et plus d’une fois pendant ses voyages, et si bien retourné qu’il avait beaucoup vu. En cela, d’ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons de croire qu’il était un peu fataliste, mais d’un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence ; il se disait poussé plutôt qu’attiré dans ses voyages, et parcourait le monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route dirige.
« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c’est mon chemin qui me poursuit. »
Comme Beigbeider bougonne contre le livre numérique dans la TV (numérique aussi) -tiens, il n’ a pas pesté quand on est passé de l’écriture au bic à l’écriture sur l’ordinateur-, je suis son conseil (en substance : pour lire, le mieux c’est en silence, sans distraction parasite) et éteins la vaine TV. J’ouvre La Chambre des cartes d’Olivier Rolin, référence à celle de Gracq et copie-colle :
Toujours, avec les livres, il y eut des cartes. D’abord, ce furent celles où était noté l’emplacement des trésors : pour elles, comme pour des femmes, on tuait, on mourait. Pirates et corsaires, gens réputés de peu de lettres, m’ouvrirent comme à tant d’autres les routes du romanesque. Puis, comme il dut arriver à pas mal de gens de ma génération, j’abordai à la « Littérature », territoire majuscule de l’esprit, par Le Rivage des Syrtes, livre dont le second chapitre s’intitule « la chambre des cartes ».
[...]
Ce qu’enferme la chambre des cartes, dont ses documents sont l’allégorie, ce sont les forces antagoniques de la tragédie, les grands masques en quoi se laisse représenter la vie des hommes.
[...]
Un livre se lit assis, c’est au moins l’usage qui prévaut dans les bibliothèques ; une carte, c’est « debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat » : position arc-boutée du bâtisseur, du capitaine, du tribun, du stratège. Position de la pensée tendue vers l’action. Au-delà des fenêtres, il y aurait l’espace, l’océan, la foule, l’ennemi. Un monde à connaître, à façonner, à vaincre. La lecture d’une carte oblige, même les modestes, les pessimistes, les timorés, à une posture prométhéenne.
Toute carte, d’ailleurs, atteste cette volonté des hommes, grande et terrible, d’être des dieux. Bien plus que ne le fait l’art, qui se contente de voir les choses d’en bas, à notre hauteur. Tandis que pour concevoir l’idée de carte, il faut s’imaginer très au-dessus, se penser comme un être de haut vol. Dessiner ce qu’on n’a jamais vu, que seuls peuvent contempler, dieux ou anges, ceux qui ne pèsent ni ne posent, ne subissent pas cette chute immobile, cet écrasement de la condition humaine, voilà l’extravagant (« l’attirant ») défi dont témoigne toute carte, et si sommaire, si rustique soit-elle.
[...]
À qui les aime, les cartes ne proposent pas seulement de l’espace, mais aussi des histoires : incomplètes, à imaginer, à écrire.
Ca fait un bail que je n’ai pas touché à ce site.
Je lis Le Dépaysement de J.-C. Bailly, j’y entre par le début, mais rapidement mon itinéraire passe par la table des matières qui me renvoie vers 20. A Lorient, le bout du monde est une rue. Je lis ce qui suit, le monde fini & infini, et me dis : on fait le tour de la Terre (c’est fini) puis on recommence mais c’est la même chose en un peu différent (c’est Héraclite, c’est infini). Le Monde (=la Terre + les hommes) est donc infini. Je relit ce qui suit et me dit : je n’ai fait que répéter différemment ce qui suit.
"Mais au delà du tout, il n’est rien qui le termine…" Cette phrase de Lucrèce renferme, pour peu qu’on s’y attarde, une formidable condensation aporétique de la question de la limite. Elle renvoie l’hypothèse (enfantine, romanesque, philosophique) d’un bout du monde à sa dimension géographique : si le monde n’a pas de fin [...], il reste que la Terre elle-même, la planète est finie [...]
Le Dépaysement, J.-C. Bailly




